Les BD à dévorer à Noël ! 🎄

Une sélection Colette Magazine

Les fêtes de fin d’année approchent à grands pas. Le père Noël, ce bon vieux grand-père généreux comme pas deux, a-t-il pensé à vous et à votre passion pour les Bandes Dessinées ? Si ce n’est pas le cas faites-vous plaisir, car après tout… On n’est jamais mieux servi que par soi-même.

Voici donc pour vos beaux yeux une petite liste de belles BD à feuilleter cet hiver au coin du feu.

Ab Absurdo, tome 4 – Marc Dubuisson

Si le dessinateur Marc Dubuisson admet volontiers, lorsqu’on l’interroge, qu’il n’avait pas vocation à le devenir, ce n’est pas si difficile à croire au vu des bonhommes batons à se tordre de rire qu’il nous concocte tous les ans, pour notre plus grand plaisir.

ab absurdo

Sa passion ? Les strips absurdes, par lesquels il nous communique gaiement son point de vue désabusé sur les actualités marquantes de notre quotidien. Mélange subtil entre humour de Ionesco et politique mondiale, Marc Dubuisson dessine au présent.

Fin veilleur du moindre événement français, belge ou planétaire, la spécialité du dessinateur des tomes 1, 2, 3 et 4 de la série Ab Absurdo réside, comme son nom l’indique, dans la démonstration de l’incommensurable absurdité d’une majorité de décisions politiques quelles qu’elles soient.

Donnant à penser, à réfléchir tant à nos actions individuelles qu’à la domination des élites et leurs préjugés, ses bonhommes décoiffent et ne laissent pas indifférents…

Vous pouvez acquérir le dernier exemplaire Ab Absurdo sur le site officiel de la librairie des éditions Lapin. Au programme de ce tome 4 : masques anti-covid, whatsappero décapants, frasques politiques exaltantes. À votre santé !

L’Arabe du futur, tome 5 – Riad Sattouf

Né à Paris en 1978 d’un père syrien et d’une mère française, Riad Sattouf a grandi en Lybie et en Syrie et a reçu une éducation musulmane, avant de revenir en France pour découvrir… Tintin, ces aventures extraordinaires qui marqueront sa vie et fixeront son destin.

larabe du futur 5

S’il passe son bac à Rennes puis entre en écoles d’arts appliqués à Nantes, c’est aux Gobelins que ses talents seront repérés et appréciés. De succès en succès, il en arrive à créer son propre atelier avec Blain, Sapin et Sfar en 2002.

En 2009, il réalise les Beaux Gosses, une comédie française d’une lucidité rare sur la jeunesse de l’époque, vu et re-revu par bon nombre d’enfants issus de la génération Y (dont je fais partie). C’est grâce à ce long-métrage que le grand public découvre avec enthousiasme un acteur prometteur : Vincent Lacoste.

En parallèle, il dessine pour Charlie Hebdo dans sa propre rubrique intitulée « La vie secrète des jeunes ». Si à l’époque les beaux-gosses rencontrent un succès mitigé au box office, cela permet néanmoins à Riad Sattouf de revenir à la bande-dessinée.

En 2014, l’Arabe du Futur paraît, et grâce à son oeuvre autobiographique, la renommée du dessinateur devient internationale. Ses dessins, simples, drôles et efficaces, mettent en scène sa jeunesse en Lybie sous le régime de Khadafi, et en Syrie, sous Hafez-al-Assad (1974-1978). Son adolescence unique en son genre pique notre curiosité, et nous fait rire, rêver, pleurer.

Le tome 5 signe l’avant-dernière aventure du dessinateur, qui serait actuellement en train d’écrire le sixième et dernier tome. Encore une fois, on y voit un jeune adolescent troublé dans sa quête existentielle par sa difficulté à trouver sa place dans le monde, ému par sa mère qui tente de le récupérer, et se remémorant les paroles de son père et des traditions syriennes…

Des heures ne suffiraient pas à vous convaincre d’y plonger. Alors, osez vous faire vous même votre propre opinion, et faites-en l’acquisition dans la librairie la plus proche.

L’Arabe du futur, tome 5 aux éditions Allary.

Sapiens, la naissance de l’humanité, tome 1 – Harari, Vandermeulen et Casanave

sapiens la naissanceEt si on s’arrêtait deux minutes sur… L’humanité ?

Est-on sûr de tout savoir, tout connaître ? Ce n’est sûrement pas pour rien que notre vieil ami Socrate disait :  « je sais que je ne sais pas ». Si ce fameux  « ἕν οἶδα ὅτι οὐδὲν οἶδα » (la même chose, en grec ancien) donne à philosopher, avec le premier tome de Yuval Noah Harrari, David Vandermeulen et Daniel Casanave, c’est l’Histoire tout entière qui est élégamment mise en lumière.

Avec humour, ces trois acolytes nous narrent des faits historiques et scientifiques ayant forgé l’évolution de notre espèce.

Parfait pour traverser une crise d’ado, cet ouvrage permet de nous remettre les pieds sur Terre à la recherche de notre origine première. Si vous êtes de nature à vous demander en permanence :

« POURQUOI NOUS LES HUMAINS ON N’EST PAS COMME LES ANIMAUX ? »

« POURQUOI NOS VIEUX ÉTAIENT SUPER-AGGRESSIFS DANS LE TEMPS ALORS QUE MAINTENANT TOUT LE MONDE EST HYPER RELAX ? »

« COMMENT LES PREMIERS HOMMES FAISAIENT L’AMOUR ?! »

Alors oui, je crois que cette BD apaisera vos esprits torturés.

Calmez-vous, prenez une tisane, et découvrez les secrets de l’Homme grâce à ce bijou dessiné, Sapiens, la naissance de l’humanité, paru aux éditions Albin Michel.

La Rose la plus rouge s’épanouit – Liv Strömquist

Si certains d’entre nous étaient déjà tombés raides dingues de la dessinatrice et son Origine du monde, ceux qui ne la connaissent pas peuvent encore la découvrir grâce à sa dernière bande dessinée intitulée la Rose la plus rouge s’épanouit.

la rose la plus rouge sepanouitÀ nouveau l’autrice suédoise nous surprend avec ce délicieux hommage à la poétesse américaine Hilda Doolittle. L’objectif ? Analyser l’amour à l’ère du capitalisme et de la société de consommation.

Sommes-nous toutes des roses destinées à rougir puis à fâner éternellement ? Au temps des applis de rencontre et du polyamour, quelle place est censée occuper le sentiment amoureux ? N’est-ce qu’un sentiment passager, voué à ne pas s’éterniser ?

Et puis d’ailleurs, pourquoi l’amour, ça ne finit pas toujours très bien, en général ?

Tant de questions auxquelles la dessinatrice vous propose des pistes multiples, pour mieux se frayer un chemin dans l’éros, et observer les coulisses et les mécanismes de la passion.

Alors, suivez le guide et pénétrez dans l’univers humoristique et coloré d’une dessinatrice suédoise qu’on ne prend même plus la peine de nommer, à force de succès.

La Rose la plus rouge s’épanouit de Liv Strömquist, aux éditions Rackham

Peau d’Homme – Zanzim et Hubert

Détour en Belgique, cet hiver, avec une pépite signée Zanzim et Hubert. Abordant le féminisme non pas de plein fouet mais de manière décalée, le dessinateur Zanzim et le scénariste Hubert nous emmènent à Florence à la Renaissance.

peaudhommeÀ l’intérieur de cette ville se joue une transition douloureuse mais nécessaire entre la religion, liée aux traditions, aux coûtumes ancestrales, et l’humanisme, qui vient transgresser la religion et bousculer la notion de Dieu pour mettre en valeur l’Homme et la dignité de son esprit.

Le lecteur suit l’évolution d’une jeune fille condamnée à un mariage arrangé. Celui-ci doit avoir lieu dans très peu de temps…

Mais sa famille est loin d’être ordinaire : toutes les femmes qui la composent ont la possibilité, magique, de revêtir une apparence d’homme, afin de vivre quelques heures dans la peau de leurs confrères masculins.

Cette jeune fille évoquée plus haut ne se marie pas immédiatement et à la place, se fond dans sa peau d’Homme grâce à laquelle elle va vivre une épopée singulière…

Si vous n’avez pas encore l’eau à la bouche avec ce synopsis déjanté, sachez qu’au fil des pages, de nombreux problèmes actuels seront traités avec beaucoup de finesse, mais aussi beaucoup d’informations et de documentations sur l’époque de la Renaissance.

Bonne lecture !

Peau d’Homme, Zanzim et Hubert aux éditions Glénat.

 

Sélection de livres à offrir à Noël 🎁

Avec la crise sanitaire actuelle, les temps sont durs pour nos amis libraires et éditeurs. Pourquoi ne pas les soutenir en glissant des livres sous le sapin ? Colette Magazine a sélectionné 10 titres d’éditeurs indépendants parus en 2020 à offrir (ou à s’offrir).

1. Tout le monde peut être féministe, de bell hooks

bell hooks
Tout le monde peut être féministe, bell hooks, éditions Divergences, octobre 2020

Résumé : « Pour faire simple, le féminisme est un mouvement qui vise à mettre fin au sexisme, à l’exploitation et à l’oppression sexistes. » Ainsi débute cette efficace et accessible introduction à la théorie féministe, écrite par l’une de ses figures les plus influentes, la militante noire-américaine bell hooks.
Conçu pour pouvoir être lu par tout le monde, ce livre répond de manière simple et argumentée à la question « qu’est-ce que le féminisme ? », en soulignant l’importance du mouvement féministe aujourd’hui. Ce petit guide, à mettre entre toutes les mains, nous invite à rechercher des alternatives à la culture patriarcale, raciste et homophobe, et à bâtir ainsi un avenir différent.

On l’offre à : une sœur, une mère oui ! mais pas que ! A la portée de tous, ce guide sera l’occasion d’élever les idées rétrogrades de votre cousin, père ou collègue.

2. Les Bons Gros Bâtards de la littérature, de PoPésie et Aurélien Fernandez

Les bons gros bâtards de la littérature - prévente
Les Bons Gros Bâtards de la littérature, éditions Lapin, juin 2020

Résumé : Victor Hugo, Georges Sand, Flaubert, Voltaire, Colette, Baudelaire… L’Histoire de la littérature compte de de nombreux grands hommes, et de nombreuses grandes femmes, dont les noms résonnent aujourd’hui encore dans les salles de classe, dans les rues et dans les mémoires. Des héros, des génies, des artistes incroyables, mais aussi, parfois… des bons gros bâtards!
Aurélien et Guillaume, avec humour et  finesse, nous racontent dans des planches thématiques le côté sombre des auteurs classiques.

On l’offre à : sa meilleure copine littéraire, un copain lettré un peu snob, son prof de lettres préféré.

3. Confinement En Œuvres, de Manu Larcenet

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Confinement En Oeuvres, Manu Larcenet, éditions Les Rêveurs, novembre 2020.

Résumé : Les tableaux de Van Gogh, Warhol, Klee, Matisse, Bonnard, Munch, Rubens, Goya, Picasso pour ne citer que ceux-là parmi une cinquantaine de peintres sont revisités et commentés par Manu Larcenet ! L’auteur a retenu cinquante tableaux de grands peintres qu’il détourne en y ajoutant une légende imparable. Ces oeuvres l’ont accompagné pendant son confinement. Il les déconfine dans cet ouvrage dans lequel les peintures détournées se succèdent au fil des courants qui ont marqué l’histoire de la peinture : impressionnisme, expressionnisme, dadaïsme, surréalisme et le pop art.
Un voyage dans l’Art accompagné de la malice et l’humour de notre star internationale de la bande dessinée.

On l’offre à : tous les amoureux des arts plastiques.

4. Dépôt de bilan de compétences, de David Snug

Dépôt de bilan de compétences, David Snug, Nada éditions, février 2020

Résumé : Dans cette nouvelle BD, David Snug s’inspire de son parcours professionnel pour nous livrer une critique du travail décalée et documentée. Héritier de Bob Black et Paul Lafargue, il dénonce avec humour l’absurdité du salariat et les travers du capitalisme tout en cultivant ce goût pour la liberté et l’autonomie qui lui sont chers.
De ses études d’arts appliqués à l’usine en passant par la case chômage, l’intérim et son lot de boulots précaires, il aborde la question du déterminisme social, la pénibilité du travail à la chaîne, la vacuité des formations dites professionnalisantes, pour pointer les dysfonctionnements du système et prôner une vie en marge, mais pas oisive, et envisager des pistes alternatives d’activités.

On l’offre à : ceux qui ont aimé ce livre, son ami syndicaliste, son patron (Cap’?)

5. Recueil à punchlines, Collectif

Recueil à punchlines
Recueil à punchlines, Collectif, éditions du Commun, octobre 2020

Résumé : Genre musical le plus écouté et le plus lucratif aujourd’hui, le rap reste pourtant marginalisé par une classe politico-médiatique qui circonscrit cette musique à des clichés que ce recueil souhaite modestement démonter. Ce livre que vous tenez dans vos mains est un hommage aux raps. Ce n’est ni une anthologie, ni un dictionnaire, c’est le fruit d’un travail collectif mené par des passionnés. Ce recueil peut se lire de deux manières différentes. Tout d’abord, comme une succession de phrases poétiques et percutantes. Ou alors comme un quiz, avec un index et une bibliographie en fin d’ouvrage présentant les références de chaque punchline et les artistes qui y sont associés.

On l’offre à : Tous les passionnés du rap, et ceux qui sont contre.

6. Seins : En quête d’une libération, de Camille Froidevaux-Metterie

Seins : En quête d’une libération, Camille Froidevaux-Metterie, éditions Anamosa, mars 2020.

Résumé : Les seins des femmes sont l’objet de fantasmes et d’injonctions sans fin. Ronds, fermes et hauts, ni trop petits ni trop gros, à la fois sexy et nourriciers… seraient-ils le siège visible, désigné, ressenti d’une condition féminine objectivée ?
Sans doute mais pas seulement. Camille Froidevaux-Metterie a choisi d’explorer l’expérience vécue des femmes en menant l’enquête auprès d’une quarantaine d’entre elles, de tous les âges. Grands oubliés des luttes féministes, les seins des femmes ne sont pas seulement vecteurs d’assignation mais aussi d’affirmation et d’émancipation.

On l’offre à : Toutes celles qui en ont 😉

7. Frantz Fanon, Frédéric Ciriez, Romain Lamy

Frantz Fanon, Frédéric Ciriez, Romain Lamy, La Découverte, septembre 2020

Résumé : Le nom de Frantz Fanon (1925-1961), écrivain, psychiatre et penseur révolutionnaire martiniquais, est indissociable de la guerre d’indépendance algérienne et des luttes anticoloniales du XXsiècle. Mais qui était vraiment cet homme au destin fulgurant ? Nous le découvrons ici à Rome, en août 1961, lors de sa légendaire et mystérieuse rencontre avec Jean-Paul Sartre, qui a accepté de préfacer Les Damnés de la terre, son explosif essai à valeur de manifeste anticolonialiste.
Ce roman graphique se donne à lire non seulement comme la biographie intellectuelle et politique de Frantz Fanon mais aussi comme une introduction originale à son œuvre, plus actuelle et décisive que jamais.

On l’offre à : Qui veut (re)découvrir ce géni aux multiples facettes.

8. Nos mères, Christine Détrez, Karine Bastide

Nos mères, Christine Détrez, Karine Bastide, La Découverte, septembre 2020

Résumé : Christiane est née en 1945, Huguette en 1941. Toutes deux étaient institutrices. De Christiane, on ne savait rien : après sa disparition dans un accident de voiture, à l’âge de vingt-six ans, elle avait été effacée de l’histoire familiale et des albums photos. D’Huguette, au contraire, on détenait beaucoup : un livre publié, des manuscrits, des lettres, des articles de journaux, une correspondance avec Simone de Beauvoir… Tout cela enfermé dans des malles bien verrouillées.
Christiane et Huguette sont les mères des deux autrices. Au fil d’une enquête qui les a menées aux quatre coins de la France, mais aussi en Tunisie, celles-ci ont récolté des témoignages et des photos, retrouvé des archives, fait parler des courriers. Elles retracent la vie de ces deux femmes « ordinaires », dans ce moment charnière des années 1960, où les femmes se battent pour leur indépendance

On l’offre à : Nos mères.

9. Police, Amal Bentounsi, Antonin Bernanos, Julien Coupat, David Dufresne, Eric Hazan, Frédéric Lordon

Police, éditions La Fabrique, septembre 2020

Résumé : On pense qu’elle a toujours existé et qu’elle existera toujours, mais non : la police telle que nous la connaissons est récente et les événements actuels mettent mondialement son existence même « en question ». On trouvera dans ce livre des constats, des propos théoriques et des histoires vécues. L’ensemble est inquiétant mais cette inquiétude active est salutaire face à une institution de plus en plus militaire et violente.

On l’offre à : Nos camarades qui en ont marre de se faire taper dessus en manif.

10. L’Agenda des femmes 2021. Écoféminismes : Horizon des luttes, illustrations de Sara Hébert, sous la direction de Clara Lamy

L'Agenda des femmes 2021
L’Agenda des femmes 2021, les éditions du remue-ménage,

Résumé : Véritable repère pour les féministes québécoises, L’Agenda des femmes est une publication militante qui paraît chaque année depuis 1978, explorant une nouvelle thématique à travers 12 textes originaux. Pour cette première édition destinée à la francophonie, il fera le point sur l’écoféminisme grâce à des voix du Québec, des Antilles, d’Afrique et d’Europe. Les autrices tisseront des liens entre les stratégies de résistance féministe et les luttes contre la domination de la nature. Quels rôles les femmes occupent-elles lorsque vient le temps de protéger une rivière, de résister à l’extractivisme, de revendiquer une justice climatique ?

On l’offre à : Celles qui veulent que l’année 2021 rime avec justice écologiste, féministe et décoloniale.

On compte sur vous pour passer commande à votre libraire préféré, et pas sur Amazon !

Féminisme – Rachilde, la sulfureuse…

rachilde la sulfureuse

Si un grand courant féministe s’ancre petit à petit dans notre siècle, beaucoup parmi les journalistes, les hommes et les femmes politiques manquent cruellement de références féminines en art, en histoire politique ainsi qu’en littérature. Certains s’essaient même à l’écriture de véritables hagiographies sur quelques personnalités dont on nous rebat les oreilles depuis des décennies, sans qu’il soit pour autant aisé de leur trouver un intérêt.

Parlons donc d’une auteure sulfureuse ! Non, il ne s’agira pas de Colette, bien qu’elle ait toute notre admiration.

Rachilde et l’inversion de l’identité sexuelle

Née Marguerite Eymery le 11 février 1860 non loin de Périgueux, elle est élevée par un père militaire qui eût souhaité que sa femme accouchât d’un garçon. Il lui présente un mari, lui aussi militaire, qu’elle refuse. Elle se consacre très tôt à la littérature, et œuvre notamment sur le thème de la sexualité. Elle commence par publier quelques articles dans un journal local, L’Écho de la Dordogne. On y retrouve un certain esprit décadentiste, bien qu’elle reste tout de même assez attachée à son époque. Dès 1884, son roman Monsieur Vénus rencontre un grand succès mais provoque un scandale pour outrages aux bonnes mœurs. Dans ce roman, il est question d’une relation entre une aristocrate et un fleuriste féminisé.

monsieur venus rachilde

Nous avons dès lors l’introduction de la figure de l’androgyne, ce qui produit une inversion de l’identité sexuelle. Ce thème, cher à Rachilde tout au long de son œuvre, deviendra majeur dans l’après-guerre avec le célèbre roman La Garçonne de Victor Margueritte. Pourtant, Rachilde n’est guère sensible aux mouvances et aux modes du xxe siècle qu’elle a même parfois combattues, comme par exemple le surréalisme et le futurisme.

Une femme de Lettres respectée

Son nom de naissance étant Marguerite Eymery, l’on est en droit de se demander d’où peut bien provenir son pseudonyme. Bien que cela demeure encore une énigme, il semblerait qu’il provienne d’une séance de spiritisme dont sa mère était éprise.

Baignant dans le milieu littéraire, c’est Albert Samain[1] qui la présente à Alfred Vallette[2] en 1885. Un échange épistolaire commence et durera jusqu’en 1889, année de leur mariage. À la lecture de ces lettres, l’on constate que Vallette possède un réel talent d’écriture, qu’il n’a jamais vraiment mis à profit. Il lui avoue sa « secrète terreur des femmes de lettres » tout en n’hésitant pas à lui faire des observations et des critiques sur ses ouvrages.

rachilde femme de lettres

Son admiration se ressent : « Le mot n’est pas trop gros car enfin vous êtes mon aîné puisque vous êtes déjà célèbre et que moi je ne sors pas de mon obscurité. » lui écrit-il. En effet l’auteure de Monsieur Vénus jouit déjà d’une certaine réputation dans le milieu littéraire, du fait des scandales suscités mais également de son succès et de son indéniable talent. Si Vallette joue dans ses lettres à inverser les sexes en lui parlant comme à un homme, il sait se montrer jaloux du petit monde qui entoure sa bien-aimée, qu’il n’hésite pas à qualifier de « pigeons ». Il feindra même ne pas connaître Maurice Barrès[3] lorsqu’il apprendra qu’elle en est appréciée. Paul Léautaud[4], pourtant misogyne au plus haut point et détestant particulièrement les femmes de lettres, reconnaîtra à Rachilde (ainsi qu’à Colette) un réel talent littéraire.

Illustre figure du Mercure

En 1889, elle n’a écrit pas moins d’une quinzaine de livres, ce qui renforce l’admiration de son mari. La carrière littéraire de ce dernier commence vraiment avec la fondation ou plutôt la refondation du Mercure de France, qui existait déjà sous l’Ancien Régime avec pour titre le Mercure galant. Grande revue symboliste de la première moitié du xxe siècle, le Mercure de France connaît un franc et long succès, dans une époque où de nombreuses publications fleurissent puis s’éteignent aussi vite. Rachilde rejoint dès le commencement la « bande du Mercure » comme elle se plaît à l’appeler. Devenue une figure littéraire incontournable, elle y occupe la rubrique des « Romans ». Il s’agit en réalité d’une chronique dont personne ne voulait et que Jean de Gourmont[5] surnomme la chronique des « mauvais » romans, se réservant la grande littérature. Rachilde en fait très vite une chronique attendue des lecteurs. Bien que ne l’appréciant guère, nul ne décrit aussi bien que Jules Renard sa façon de travailler :

«(…)[Rachilde] lit ses quarante volumes par mois, à la queue leu leu, sans prendre une note. Elle fait seulement une corne quand elle veut citer un passage, et, le jour venu, d’un trait elle écrit son article sur tous les livres qu’elle a lus dans le mois. Mais, bientôt, elle ne pourra plus. Bien qu’elle soit mordante, tous les auteurs, en effet, lui envoient leurs livres. Ils savent qu’au moins elle les lira, en dira un mot, et que ça ne leur coûtera rien. »

Parallèlement à cette activité dont on peut aisément imaginer le caractère chronophage, Rachilde parvient à publier un à deux romans par an. Un salon littéraire s’organise une fois par semaine au domicile du couple. Chaque mardi soir se presse chez eux, pour rire et manger, toute la fine fleur du monde littéraire parisien. On les surnomme les « mardis du Mercure ».

mercure

Première Guerre Mondiale, l’Union sacrée

Au cours de la guerre de 1914, elle deviendra, à l’image de la plupart des cadres et contributeurs de la revue, sévèrement patriotique et germanophobe, adhérant ainsi à l’Union sacrée. Dans son Journal littéraire, Paul Léautaud, qui déteste la guerre avec son lot de manichéismes et d’horreurs, relate de nombreuses querelles qu’il a avec elle à ce sujet. Elle dit à propos de Guillaume II : « Qu’on le livre aux femmes françaises ! Je m’inscris pour le coup de couteau ! » Ou encore :

« Quant aux Kurth d’Eberhart [soldat allemand qui entre dans la maison d’une française jouant du Beethoven au piano], inutile d’insister pour une nouvelle audition, même dans quarante ans ! Tous les pianos de France n’auraient jamais assez de cordes pour les étrangler. »

« Qu’on m’amène un Boche, que je lui écrase la tête contre ce mur. »

première guerre mondiale

Absurdité répandue mais néanmoins conséquente, elle se met à partir de 1917 à organiser des conférences sur la paix. Dans une lettre datée du 8 février 1919, c’est Paul Valéry qui cette fois partage son étonnement avec Alfred Vallette à propos du nouvel état d’esprit de son épouse.

Bien des années plus tard, elle publiera son expérience et ses souvenirs issus de la guerre. Dans son récit, Dans le puits ou la vie inférieure, 1915-1917, elle évoquera aussi un douloureux souvenir de la guerre de 1870, lorsqu’elle fuit avec sa mère l’avancée des soldats prussiens qui ouvrent le feu sur le train dans lequel elles voyagent. Son aversion pour les Allemands provient sans doute en partie de cet épisode violent.

Une femme de caractère !

Au fur et à mesure des années, Rachilde se montre sous un nouveau jour. Elle semble avoir abandonné son patriotisme. Elle perçoit en chaque soldat mort au combat le fils qu’elle n’a pas eu. Une parole rapportée par Léautaud dans son Journal en 1921 dira, à propos de son patriotisme forcené : « Je ne voyais pas clair ». L’incendie de la bibliothèque de Louvain survenu au début de la guerre demeure une blessure, qui l’empêchera de devenir germanophile.

Après la guerre, elle publiera de très nombreux ouvrages, jusqu’en 1947, dont Portraits d’hommes qui est une série de portraits physiques et moraux de certains hommes qu’elle a côtoyés durant toute sa carrière littéraire.

Si Rachilde meurt un peu oubliée en 1953, elle reste une figure essentielle de la vie littéraire de la première moitié du xxe siècle. Ainsi mérite-t-elle plus que nulle autre sa place aux côtés de Colette !

rachilde colette

[1] Albert Samain (1858-1900), et est un poète symboliste. Il participera à la fondation du Mercure de France en 1889.

[2] Directeur du Mercure de France jusqu’à sa mort en 1935, Alfred Vallette est également éditeur.

[3] (1862-1923). Surnommé « Le Prince de la jeunesse », Maurice Barrès est une figure littéraire et politique centrale au xxe siècle. Il débute dans sa carrière comme romantique avant de s’affirmer comme le chantre du nationalisme républicain.

[4] (1872-1956), auteur du Petit ami, Paul Léautaud est célèbre pour ses romans autobiographiques mais également pour ses entretiens radiophoniques avec Robert Mallet au début des années 1950. Il rédige la « Chronique dramatique » entre 1907 et 1921. Il occupe également le poste de secrétaire de la revue.

[5] Jean de Gourmont, (1877-1928) est un écrivain. Il est le frère de Rémy de Gourmont (1858-1915), l’un des plus grands écrivains symbolistes.

1984 : Une leçon orwellienne

ORWELL

Lorsqu’un choix politique se présente à moi, je peux l’effectuer grâce à la liberté dont je jouis. Bien des indivi­dus résument la liberté à cette simple possibilité. Pourtant, George Orwell nous a bien prévenu ; l’homme se croit libre dès lors qu’il choisit, fût-ce la tyran­nie. C’est l’une des grandes idées de son chef-d’œuvre, 1984. Retour sur un ouvrage aux enjeux intemporels.

S’aimer en dictature : un chemin semé d’embûches

Le personnage principal, un certain Winston Smith, vit dans une so­ciété absolument totali­taire. Tout est contrôlé par le pouvoir, y com­pris le passé puisque les archives n’existent pas. L’écriture est interdite, à l’exception de celle qui sert aux tâches adminis­tratives. L’orthographe est réduite à son mini­mum, se rapprochant toujours plus de la binarité. L’amour est proscrit, seul le devoir existe. Dans cette société peu enviable, Winston sou­haite, petit à petit, entrer en dissidence, voire en résistance. Cela com­mence par une ren­contre fortuite avec une jeune femme, Julia.

ORWELL 1984

Pre­mière résistance : les deux amants se lancent dans une relation amoureuse ca­chée, prenant toutes les précautions possibles pour ne pas éveiller le moindre soupçon. Ils parviennent à se voir suffisamment pour nourrir des idées subver­sives. Après une courte enquête, ils apprennent l’existence d’un réseau de résistance. Toute dic­tature quelle qu’elle soit possède ses îlots de ré­sistance. Le régime en a d’ailleurs besoin pour les désigner comme « enne­mis publics », afin de cristalliser sur eux la haine du peuple resté fidèle, ce qui favorise alors une certaine cohésion sociale. Le tota­litarisme existe toujours par op­position à une autre par­tie de l’humanité[*]. Les individus sont ainsi sommés de « choisir un camp ».

« Toute dic­tature quelle qu’elle soit possède ses îlots de ré­sistance. » F.Evezard

J’en reviens à Winston et Julia. Nos héros prennent contact avec l’un des chefs de ce réseau, un dénommé O’Brien. C’est ici que les choses basculent.

Un choix limité : celui d’obéir

O’Brien leur explique que les membres de ce réseau doivent obéir aveuglément à chaque ordre donné, même s’ils n’en voient ni la co­hérence ni l’utilité. Nous retombons alors dans les travers du Parti au pouvoir, qui agit exacte­ment de même. Nos deux héros ac­ceptent toutefois sans coup férir. Pour fuir une réalité to­talitaire, ils se jettent dans une autre réalité to­talitaire, cette fois bien plus dangereuse.

orwell obrien

Quelle est donc la différence ? Elle réside dans le fait que Winston et Julia ont choisi cette deu­xième tyrannie. Ce sont eux-mêmes qui ont dé­cidé de s’engager dans quelque chose qui res­semble en tout point à ce contre quoi ils s’engagent. Il se trouve que O’Brien tra­vaille pour le régime au pouvoir de­puis le départ, et fait ar­rêter Winston et Julia comme « criminels par la pensée ». Au fond peu importe que le réseau soit en vé­rité un réseau de contre-espionnage.

L’être humain et la soumission libre

Orwell a mis le doigt sur un élément capital : l’être humain, avide certes de libertés et questionnant souvent la notion de libre arbitre, est capable de librement se soumettre. En défi­nitive c’est libre­ment qu’il va opter pour quelque chose qui empêchera, par la suite, l’expression de cette même liberté. La contra­diction est donc totale.

Winston et Julia n’ont de toute façon pas d’autre choix que de ne pas être libres. Ils doivent choisir entre deux situa­tions ; la première les anni­hilera toute leur vie, la seconde en revanche leur donne l’espoir de ne se sou­mettre que temporaire­ment. C’est donc en songeant à leur li­berté future qu’ils acceptent de se soumettre à un parti clandestin.

1984 soumission

1984 – 2020 : comment cultiver la liberté

Cela fait large­ment écho à la situation politique actuelle, dans laquelle bon nombre de personnes réclament un chef autoritaire et charis­matique. L’on retrouve très souvent ce type de déclarations ou d’attentes après un attentat.

Pour poursuivre la réflexion, on peut dire qu’être libre néces­site un vrai travail cultu­rel mais aussi intellec­tuel. On doit, pour pas­ticher Rousseau, se for­cer à être libre. Dès lors que nous opérons un choix (politique notam­ment mais pas seule­ment), nous devons nous demander s’il ne représente pas un dan­ger ou une menace pour notre liberté future.

rousseau liberté

Ainsi faut-il, pour cela, mettre la liberté au-des­sus de toute valeur. Pour toujours opérer le choix de la li­berté, il faut en connaître le bien, et cela suppose des prérequis intellectuels et culturels.

Ces armes nous permettront de ne pas céder aux sirènes des fossoyeurs de la liberté, qui savent si bien, par leurs sophismes, vous faire accepter l’inaccep­table : la liberté c’est l’es­clavage ; la guerre c’est la paix.

Bref, méfions-nous de la Novlangue, elle rôde tou­jours !

[*] Camus écrivait d’ailleurs dans L’Homme révolté que le fascisme prétendait subjuguer une partie de l’humanité (les minorités ethniques, les homosexuels, les juifs pour le nazisme) pour libérer l’autre partie, celle du peuple dit « pur ».

 

Lecture – Vous reprendrez bien un peu de chouquette ?

Le syndrome de la chouquette

Alors que le télétravail s’impose dans de nombreuses entreprises, profitons d’un instant entre deux « conf-call » pour savourer ce délicieux ouvrage du chroniqueur Nicolas Santolaria, Le syndrome de la chouquette ou la tyrannie sucrée de la vie de bureau publié aux éditions Anamosa en 2018.

En 69 chroniques, l’auteur nous livre avec humour les ingrédients d’un univers professionnel hostile aux rituels implicites. Il montre à merveille le côté « cool » de la start-up nation en analysant de façon juste chaque détail de la vie de bureau – du décor et de ses objets, en passant par les pratiques, jusqu’au langage et à la gestuelle. Il livre la recette qui fera de vous le parfait « coworker ». Le lecteur s’amusera de retrouver le traditionnel babyfoot, les ragots à la machine à café, les formules agaçantes en « ing« , les guillemets avec les doigts, le cadre à trottinette, le canapé dans l’open space…

On rit à cette peinture du monde moderne. L’analyse de l’auteur n’en est pas moins critique (sans être ennuyeuse et théorique!) et nous interroge à la fois sur la limite entre sphère intime et professionnelle et sur la « tyrannie » du management. Nicolas Santolaria souligne bien que ces petits ingrédients qui peuvent (devraient) nous écœurer ne sont finalement que le symptôme d’un monde professionnel manipulateur et névrosé.

Il aborde la souffrance au travail (burn out, bore out) et montre bien comment l’entreprise moderne vient étouffer ce mal-être. La dose de sucre de la chouquette réconfortante offerte par votre boss « ami », les espaces de détente et de loisirs dont déborde votre lieu de travail apparaissent comme des éléments de « coolitude ». Pourtant, ce théâtre dissimule la surcharge professionnelle et la froideur d’un univers où la hiérarchie semble imperceptible, mais bien réelle.

Un livre à consommer sans modération.