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Féminisme – Rachilde, la sulfureuse…

Si un grand courant féministe s’ancre petit à petit dans notre siècle, beaucoup parmi les journalistes, les hommes et les femmes politiques manquent cruellement de références féminines en art, en histoire politique ainsi qu’en littérature. Certains s’essaient même à l’écriture de véritables hagiographies sur quelques personnalités dont on nous rebat les oreilles depuis des décennies, sans qu’il soit pour autant aisé de leur trouver un intérêt.

Parlons donc d’une auteure sulfureuse ! Non, il ne s’agira pas de Colette, bien qu’elle ait toute notre admiration.

Rachilde et l’inversion de l’identité sexuelle

Née Marguerite Eymery le 11 février 1860 non loin de Périgueux, elle est élevée par un père militaire qui eût souhaité que sa femme accouchât d’un garçon. Il lui présente un mari, lui aussi militaire, qu’elle refuse. Elle se consacre très tôt à la littérature, et œuvre notamment sur le thème de la sexualité. Elle commence par publier quelques articles dans un journal local, L’Écho de la Dordogne. On y retrouve un certain esprit décadentiste, bien qu’elle reste tout de même assez attachée à son époque. Dès 1884, son roman Monsieur Vénus rencontre un grand succès mais provoque un scandale pour outrages aux bonnes mœurs. Dans ce roman, il est question d’une relation entre une aristocrate et un fleuriste féminisé.

monsieur venus rachilde

Nous avons dès lors l’introduction de la figure de l’androgyne, ce qui produit une inversion de l’identité sexuelle. Ce thème, cher à Rachilde tout au long de son œuvre, deviendra majeur dans l’après-guerre avec le célèbre roman La Garçonne de Victor Margueritte. Pourtant, Rachilde n’est guère sensible aux mouvances et aux modes du xxe siècle qu’elle a même parfois combattues, comme par exemple le surréalisme et le futurisme.

Une femme de Lettres respectée

Son nom de naissance étant Marguerite Eymery, l’on est en droit de se demander d’où peut bien provenir son pseudonyme. Bien que cela demeure encore une énigme, il semblerait qu’il provienne d’une séance de spiritisme dont sa mère était éprise.

Baignant dans le milieu littéraire, c’est Albert Samain[1] qui la présente à Alfred Vallette[2] en 1885. Un échange épistolaire commence et durera jusqu’en 1889, année de leur mariage. À la lecture de ces lettres, l’on constate que Vallette possède un réel talent d’écriture, qu’il n’a jamais vraiment mis à profit. Il lui avoue sa « secrète terreur des femmes de lettres » tout en n’hésitant pas à lui faire des observations et des critiques sur ses ouvrages.

rachilde femme de lettres

Son admiration se ressent : « Le mot n’est pas trop gros car enfin vous êtes mon aîné puisque vous êtes déjà célèbre et que moi je ne sors pas de mon obscurité. » lui écrit-il. En effet l’auteure de Monsieur Vénus jouit déjà d’une certaine réputation dans le milieu littéraire, du fait des scandales suscités mais également de son succès et de son indéniable talent. Si Vallette joue dans ses lettres à inverser les sexes en lui parlant comme à un homme, il sait se montrer jaloux du petit monde qui entoure sa bien-aimée, qu’il n’hésite pas à qualifier de « pigeons ». Il feindra même ne pas connaître Maurice Barrès[3] lorsqu’il apprendra qu’elle en est appréciée. Paul Léautaud[4], pourtant misogyne au plus haut point et détestant particulièrement les femmes de lettres, reconnaîtra à Rachilde (ainsi qu’à Colette) un réel talent littéraire.

Illustre figure du Mercure

En 1889, elle n’a écrit pas moins d’une quinzaine de livres, ce qui renforce l’admiration de son mari. La carrière littéraire de ce dernier commence vraiment avec la fondation ou plutôt la refondation du Mercure de France, qui existait déjà sous l’Ancien Régime avec pour titre le Mercure galant. Grande revue symboliste de la première moitié du xxe siècle, le Mercure de France connaît un franc et long succès, dans une époque où de nombreuses publications fleurissent puis s’éteignent aussi vite. Rachilde rejoint dès le commencement la « bande du Mercure » comme elle se plaît à l’appeler. Devenue une figure littéraire incontournable, elle y occupe la rubrique des « Romans ». Il s’agit en réalité d’une chronique dont personne ne voulait et que Jean de Gourmont[5] surnomme la chronique des « mauvais » romans, se réservant la grande littérature. Rachilde en fait très vite une chronique attendue des lecteurs. Bien que ne l’appréciant guère, nul ne décrit aussi bien que Jules Renard sa façon de travailler :

«(…)[Rachilde] lit ses quarante volumes par mois, à la queue leu leu, sans prendre une note. Elle fait seulement une corne quand elle veut citer un passage, et, le jour venu, d’un trait elle écrit son article sur tous les livres qu’elle a lus dans le mois. Mais, bientôt, elle ne pourra plus. Bien qu’elle soit mordante, tous les auteurs, en effet, lui envoient leurs livres. Ils savent qu’au moins elle les lira, en dira un mot, et que ça ne leur coûtera rien. »

Parallèlement à cette activité dont on peut aisément imaginer le caractère chronophage, Rachilde parvient à publier un à deux romans par an. Un salon littéraire s’organise une fois par semaine au domicile du couple. Chaque mardi soir se presse chez eux, pour rire et manger, toute la fine fleur du monde littéraire parisien. On les surnomme les « mardis du Mercure ».

mercure

Première Guerre Mondiale, l’Union sacrée

Au cours de la guerre de 1914, elle deviendra, à l’image de la plupart des cadres et contributeurs de la revue, sévèrement patriotique et germanophobe, adhérant ainsi à l’Union sacrée. Dans son Journal littéraire, Paul Léautaud, qui déteste la guerre avec son lot de manichéismes et d’horreurs, relate de nombreuses querelles qu’il a avec elle à ce sujet. Elle dit à propos de Guillaume II : « Qu’on le livre aux femmes françaises ! Je m’inscris pour le coup de couteau ! » Ou encore :

« Quant aux Kurth d’Eberhart [soldat allemand qui entre dans la maison d’une française jouant du Beethoven au piano], inutile d’insister pour une nouvelle audition, même dans quarante ans ! Tous les pianos de France n’auraient jamais assez de cordes pour les étrangler. »

« Qu’on m’amène un Boche, que je lui écrase la tête contre ce mur. »

première guerre mondiale

Absurdité répandue mais néanmoins conséquente, elle se met à partir de 1917 à organiser des conférences sur la paix. Dans une lettre datée du 8 février 1919, c’est Paul Valéry qui cette fois partage son étonnement avec Alfred Vallette à propos du nouvel état d’esprit de son épouse.

Bien des années plus tard, elle publiera son expérience et ses souvenirs issus de la guerre. Dans son récit, Dans le puits ou la vie inférieure, 1915-1917, elle évoquera aussi un douloureux souvenir de la guerre de 1870, lorsqu’elle fuit avec sa mère l’avancée des soldats prussiens qui ouvrent le feu sur le train dans lequel elles voyagent. Son aversion pour les Allemands provient sans doute en partie de cet épisode violent.

Une femme de caractère !

Au fur et à mesure des années, Rachilde se montre sous un nouveau jour. Elle semble avoir abandonné son patriotisme. Elle perçoit en chaque soldat mort au combat le fils qu’elle n’a pas eu. Une parole rapportée par Léautaud dans son Journal en 1921 dira, à propos de son patriotisme forcené : « Je ne voyais pas clair ». L’incendie de la bibliothèque de Louvain survenu au début de la guerre demeure une blessure, qui l’empêchera de devenir germanophile.

Après la guerre, elle publiera de très nombreux ouvrages, jusqu’en 1947, dont Portraits d’hommes qui est une série de portraits physiques et moraux de certains hommes qu’elle a côtoyés durant toute sa carrière littéraire.

Si Rachilde meurt un peu oubliée en 1953, elle reste une figure essentielle de la vie littéraire de la première moitié du xxe siècle. Ainsi mérite-t-elle plus que nulle autre sa place aux côtés de Colette !

rachilde colette

[1] Albert Samain (1858-1900), et est un poète symboliste. Il participera à la fondation du Mercure de France en 1889.

[2] Directeur du Mercure de France jusqu’à sa mort en 1935, Alfred Vallette est également éditeur.

[3] (1862-1923). Surnommé « Le Prince de la jeunesse », Maurice Barrès est une figure littéraire et politique centrale au xxe siècle. Il débute dans sa carrière comme romantique avant de s’affirmer comme le chantre du nationalisme républicain.

[4] (1872-1956), auteur du Petit ami, Paul Léautaud est célèbre pour ses romans autobiographiques mais également pour ses entretiens radiophoniques avec Robert Mallet au début des années 1950. Il rédige la « Chronique dramatique » entre 1907 et 1921. Il occupe également le poste de secrétaire de la revue.

[5] Jean de Gourmont, (1877-1928) est un écrivain. Il est le frère de Rémy de Gourmont (1858-1915), l’un des plus grands écrivains symbolistes.

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