Aujourd’hui, je vous propose une lecture d’un devoir rédigé lorsque j’étudiais les Lettres, les métiers de l’écrit et le journalisme à l’Université Paris VII Diderot.
J’ai écrit ce devoir à 22 ans, depuis ma perception a changé, mes opinions ont évolué, ma pensée s’est construite autour de nouvelles découvertes et autres explorations liées au passage à la vie adulte…
Et pourtant, neuf ans plus tard, plus que l’idée, l’importance d’avoir un lieu à soi reste avec moi comme un mantra quotidien.
Pas comme une nécessité absolue d’habiter seule dans un studio pour autant, pas comme l’idée qu’il vaudrait mieux rester célibataire chez soi pour éviter toute interruption de vie créative non.
Loin des idées reçues, que reste-t-il ? La paix d’être avec soi, et avoir les moyens de le ressentir pleinement quelque part.
Un chez soi intérieur qui peut prendre différentes formes, habiter plusieurs espaces : fauteuil d’un café dans lequel on aime venir pour écrire, jardin secret d’un musée où l’on s’allonge dans l’herbe pour dessiner, appartement, cocon douillet où l’on se love pour penser allongée…
D’où l’intérêt de se poser la question régulièrement : est-ce qu’actuellement, dans ma vie, j’ai cette capacité à me retrouver seul.e, en ma compagnie ? Suis-je en capacité de flâner ?
La création peut-elle émerger dans ma vie ?
La créativité peut prendre différentes formes, selon ce qui nous anime : inventer une recette de cuisine, coudre un haut ou recoudre un jean (pas mon fort), créer de beaux objets en argile, peindre des toiles, dessiner, esquisser des croquis, chanter ou jouer d’un instrument, penser un plan d’architecture, danser, chorégraphier, travailler des matériaux ou encore – BIEN SÛR ! – écrire.
Nous sommes le 30 septembre, la rentrée officielle telle que la France entière la connaît est passée, mais j’espère que cet article, ce devoir de Littérature d’une autre époque, pourra ouvrir en vous une petite porte, au moins un interstice de réflexion sur la possibilité qu’afin d’entrer dans sa vie, il vaut mieux d’abord cultiver le bourgeon de création logé à l’intérieur de soi.
Vous seul.e décidez quand vous êtes prêt.e à vous lancer dans telle ou telle passion. Votre rentrée créative et fertile, elle vient en vous, en temps et en heure, dans l’espace que vous habitez, au coeur de votre paix.
Bonne lecture ! 😉
INTRODUCTION
Virginia Woolf, écrivaine britannique du XXème siècle, a été la première femme à livrer le tissu de pensées intimes d’une femme. Peu de temps auparavant, c’étaient les hommes qui écrivaient au nom des femmes : Le roman de Gustave Flaubert Madame Bovary, paraît en 1857. Son personnage central, Emma Rouault, jeune femme enfermée à la campagne dans un mariage où elle se meurt d’ennui avec un homme qu’elle méprise, elle envie et rêve de la vie mondaine, urbaine et aventureuse des princesses de ses lectures, des romans à l’eau de rose. Même si Flaubert éprouve de l’empathie pour son héroïne au destin tragique, dont les pensées sont dépeintes avec force détails réalistes, il n’en demeure pas moins qu’il s’agit d’un portrait de femme exécuté par un homme, et donc une vue qui restera toujours extérieure au sujet traité. Le destin d’Emma avec Charles Bovary semble inexorable dès les prémisses du roman. Mais c’est encore un homme qui donne une destinée à une fem me sans qu’elle ne puisse la choisir.
Virginia Woolf se met à écrire d’abord par professionnalisme. Elle commence au Times, où elle écrit dans la rubrique du supplément littéraire, en 1905, un an après la mort de son père en 1904, elle a alors vingt-trois ans. Etant journaliste, elle avait une observation particulière de l’actualité qu’on sent dans ses livres, dès le départ elle se positionne en observatrice de son temps, de son époque. A la lecture de ses romans, on atteste de ses fines perceptions quant à la psychologie de ses personnages et de leurs émotions. Le lecteur a facilement cette impression de déjà-vu car l’auteure nous rapporte des profils récurrents de la vie quotidienne. C’est son acuité qui va lui permettre d’enlever le voile opaque posé sur la condition féminine, et de déjouer les pièges des figures paternalistes de son époque. Dans Mrs Dalloway, elle explore les liens du mariage et tire ses propres conclusions de femme avant tout, dans une société alors rigide et patriarcale.

Mrs Dalloway, présentons-le, est un roman de Virginia Woolf écrit en 1923 et publié en 1925. L’écrivaine y décrit la journée typique d’une aristocrate anglaise de la Haute Société dans les années 20, donc post première guerre mondiale. En vingt-quatre heures, la romancière nous emmène au cœur du détail de l’existence de Clarissa Dalloway, la personnage principale1, une femme d’âge mûr et au visage d’oiseau autour de laquelle le fil du roman se construit. Le roman débute par cette affirmation : « Mrs Dalloway dit qu’elle irait acheter les fleurs elle-même. » Cette phrase d’ouverture donne d’emblée un aperçu de la globalité du livre : la vie courante d’une femme que l’on suit dans ses moindres détails au cours de la journée. Par ce livre, Virginia Woolf a permis l’apparition d’une nouvelle forme d’écriture, et d’un style encore jamais lu. Raconter la vie d’une femme à cette époque était considéré comme un acte même assez culotté, dans une société encore très traditionnelle où la femme n’avait qu’une seule option, se taire. Très jeune, Virginia Woolf découvre la lecture grâce à la grande bibliothèque de leur domicile du 22 Hyde Park Gate en plein cœur de Londres, Virginia grandit dans l’univers littéraire construit par ses parents et ses proches. A l’âge mur, Virginia rencontre Leonard Woolf et avec des amis étudiants ils forment l’élite intellectuelle londonienne de leur temps, à savoir le Bloomsbury Group, dont les membres sont à la fois des romanciers, des essayistes, des biographes et des éditeurs. Virginia Woolf a la chance de connaître un éveil culturel précoce, et donc de se faire connaître dans un contexte littéraire masculin et masculinisant. Pas qu’il n’ait manqué de femmes avant elle, en revanche, c’est la voix de Virginia Woolf qui porte le plus à cette époque car elle parle avec style de sujets graves et sérieux comme la quête de soi, la guerre, la folie et la mort. Son œuvre traversera les siècles, elle fut dans un premier temps admirée des hommes et des femmes de l’élite intellectuelle de son époque, puis elle continua d’inspirer de grandes artistes jusqu’au vingt et unième siècle. En quoi Virginia Woolf est-elle une écrivaine que l’on rapporte à la question du genre ? Quels aspects de son œuvre les lecteurs apprécient-ils le plus et pour quelles raisons ?
Dans un premier temps, nous verrons en quoi son roman Mrs Dalloway s’est révélé novateur, puis nous verrons comment Virginia Woolf a-t-elle réussi à se hisser au sommet de l’élite littéraire anglaise, et enfin, les raisons pour lesquelles ses lecteurs tendent à l’admirer très rapidement.
I/ Invention d’une nouvelle écriture
- « 24h dans la vie d’une femme », du jamais lu du grand public à l’époque de Virginia Woolf.
Bien sûr il y a eu James Joyce2 et son fameux roman sur vingt-quatre heures également, Ulysses, publié pour la première fois entre 1918 et 1920 sous la forme d’un petit feuilleton, puis republié en 1922 dans sa totalité. En revanche, les actions de ce jour ordinaire décrit par Joyce se situent à Dublin, le 16 juin 1904, et les personnages sont masculins, Leopold Bloom et Stephen Dedalus. Les deux compères vont parcourir Dublin et se perdre dans le dédale des petites rues, leur monologue intérieur nous dira tout de leur personnalité, de leur qualités et de leurs penchants. Donc si le format sur une journée existait déjà, la narration d’une journée ordinaire de la vie d’une femme par une femme à travers les yeux et la psychologie d’une femme restait encore à écrire. Et dans la composition de son chef-d’œuvre, Mrs Dalloway, Virginia Woolf réussit ce coup de maître. Peu auparavant 1925, le mouvement futuriste, incarné par le refus d’une tradition esthétique défaillante par des écrivains comme Vladimir Maïakovski, meneur décisif de ce courant, émerge en Europe afin de mieux bouleverser les conventions traditionnelles au sein même de la littérature. Une fois ce changement effectué, c’est l’heure du « Stream of Consciousness », c’est-à-dire du flux de conscience, lequel s’établit dans cette manière de dépeindre des aspects intérieurs de personnages et de s’intéresser à leurs âmes. Ce « Stream » est essentiellement repris et canalisé par Virginia Woolf et d’autres écrivains appartenant au modernisme, comme Joyce, William Faulkner, Dorothee Richardson, T.S. Elliot, Gertrude Stein, Ezra Pound, Ernest Hemingway ou encore F.Scott Fitzgerald, pour ne citer que des auteurs anglais, alors qu’en France, Marcel Proust en est également un fier représentant.
- observation et expressions des sentiments et pensées d’une femme par une femme
Virginia Woolf analyse le domaine londonien en se glissant à travers les yeux de son personnage, Clarissa Dalloway. Mrs Dalloway est une dame occupée à sa propre introspection, et à des réflexions sur les gens de manière générale, leur façon de se tenir en société, leurs manies insondables et parfois insupportables. Clarissa s’intéresse à la coexistence de ce petit monde infiniment réduit de l’élite anglaise, composée d’illustres noms et de personnalités tout à fait respectables. Elle accorde une attention toute particulière au code éthique et esthétique de la british society. Les bonnes manières sont à respecter d’office, sans avoir à se poser de questions. Cependant, en son for intérieur, on la sent tiraillée par son besoin de combler un vide sidérant, celui-là même qui devrait combler son existence. Elle est consciente de cette existence étriquée et calculée, réglée comme une horloge. Toujours est-il qu’elle est certaine d’avoir fait le bon choix, d’avoir bien fait d’épouser Richard Dalloway, un conservateur, plutôt que de s’être mariée à Peter Walsh. Cela ne l’empêche pas de jouer allègrement avec cette certitude, de passer du coq à l’âne dans ses idées, de songer à l’existence légère et à l’écart de toute civilisation qu’elle aurait certainement vécu aux côtés de Peter. Extérieurement et physiquement, elle ne peut qu’aimer et rester près de Richard, en revanche, dans son intériorité, elle remet en cause son choix et questionne ses capacités à vivre une vie de presque-sauvage. Mais c’est toujours son existence et apparence sociale qui finit par l’emporter, par demeurer au-dessus de toute logique libertaire et émancipatrice.
- un roman sans intrigue sinon celui d’un jour ordinaire
Tout se joue sur l’objectif de la réception. Il n’y a pas d’aventure qui dominerait la narration, il n’y a que cette destinée ordinaire, celle d’une dame qui doit réussir en tous points sa réception. Et pourtant, il y a un genre épique donné à la réception, elle devient une mission sacrée pour Clarissa, qu’elle doit réussir à concrétiser. Il y a du beau dans l’ordinaire, nous révèle Virginia Woolf. Il est question de faire le bon choix chez le fleuriste, de ne pas se tromper de traiteur, de ne pas s’embêter d’invités malvenus, de bien placer le beau monde afin que nul ne se plaigne d’un mauvais bavardage, de refuser toute conversation à l’improviste dans la journée, qui doit rester entièrement consacrée à l’organisation de la soirée. C’est une foule de détails dont aucun ne doit être négligé ni laissé pour compte, il s’agit de rendre honneur à la famille Dalloway et à Richard, l’homme qu’elle aime et qu’elle estime. Mais la rencontre avec Peter Walsh provoque un véritable renversement de l’évènement, et va ralentir les arrangements des festivités. Il y a très peu de dialogues dans le roman, et pourtant un des seuls dialogues entre Clarissa et Peter Walsh va se jouer chez Mrs Dalloway et chambouler l’ensemble du fil narratif.
II/ Une écrivaine féministe dans un contexte littéraire masculin
- Une élite d’écrivains formée principalement d’hommes
Virginia Woolf trouve sa place dans le cercle littéraire grâce à sa culture, héritage qu’elle doit surtout à ses parents. Néanmoins, pour mieux cerner cette écrivaine affirmée, il faut la resituer dans son époque : les années vingt pour commencer, ne laissent encore que peu d’espoir quant à la situation des femmes. L’élite intellectuelle d’alors est formée d’hommes uniquement, l’écriture de Virginia Woolf se fait jour comme un éclatement et une révélation à suivre. Une époque également marquée par la guerre, le front, la mort. Une époque peut-être aussi, à laquelle les femmes doivent prendre la relève et faire fonctionner l’économie du pays, ont les outils en main et commencent à forger leur propre indépendance. Déjà certains écrivains révèlent leurs traumatismes au travers de poèmes ou de lettres, Apollinaire quant à lui reçut un éclat d’obus qui lui brisa l’oreille. Alain Fournier, auteur du Grand-Meaulnes, mourut de ses blessures. Rupert Brooke, né à Rugby en Angleterre en 1887 (auteur de Si je meurs…), trouve la mort à bord d’un navire le menant à la bataille en avril 1915. La guerre de 14-18 est dans toutes les têtes, jusque dans les lieux les plus fermés de l’élite culturelle comme celui dans lequel s’inscrit Virginia Woolf. Peu de femmes se voient offrir la possibilité d’intégrer la fine fleur de la littérature, et pourtant Virginia Woolf y entre, non pas par défi relevé mais pour et par son talent reconnu et admiré des hommes comme des femmes ainsi que du grand public.
Elle se retrouve seule femme à bord d’un navire guidé par des hommes arbitres, et sans s’en douter elle se dirige droit vers l’éternité grâce à la postérité de son oeuvre. Les grands mouvements antérieurs étaient cultivés par des artistes et écrivains hommes. En guise d’exemple, prenons André Breton qui définit le mouvement surréaliste en 1924 dans Le Manifeste du Surréalisme. Paul Valéry entre à l’académie française et lance le constructivisme en philosophie. Quant à Marcel Proust, il érige son chef d’œuvre, A la recherche du temps perdu et inspire des réflexions sur l’amour, l’existence et le réel. Enfin, Francis Scott Fitzgerald devient le meneur de la génération perdue… Les grands mouvements et courants littéraires de la fin du XIXème et du XXème sont tous lancés par des écrivains masculins, même si quelques femmes font exceptions. Et pourtant Virginia Woolf s’affirme et devient le moteur du modernisme.
b) Quelques femmes écrivains aussi mais pas d’écriture proprement genrée
Jane Austen au XVIIIème siècle préfère la critique sociale à la question du genre, son écriture n’est pas proprement ancrée dans cette problématique. En revanche, son humour, son ironie mettent en lumière les enjeux féminins de son époque, à savoir se marier avec quelqu’un de respectable, sans soucis financiers, etc. Elle pointe les défauts des préoccupations morales plus qu’elle ne cherche une solution par l’émancipation. Dans ses œuvres, on retrouve une parodie des jeux sentimentaux dépeints avec finalement beaucoup de réalisme. Il y a également Les Soeurs Brontë au XIXème siècle, qui s’imposent surtout grâce à Jane Eyre, un roman dont le succès fut formidable notamment parce que c’était la première fois qu’on y lisait les aventures d’une héroïne et non d’un héros, comme de coutûme. George Sand surprend également à son époque en écrivant pour la première fois des critiques au masculin, et de ses airs farouches, fascine le milieu littéraire de l’époque. Colette, plus tard au XXème siècle, s’impose par les sujets qu’elle aborde dans ses livres, des sujets sérieux, des thèmes très peu évasifs.
III/ Les grands intellectuels et leur admiration pour Virginia Woolf
- Un personnage original qui s’impose
Clarissa Dalloway n’a rien d’une héroïne, à vrai dire on pourrait même en dire le contraire, et c’est le côté innovant de Virginia Woolf : la création d’une anti-héroïne. Mrs Dalloway est une femme de la Haute, elle est âgée de plus de cinquante ans. Son âge est donc déjà surprenant puisque traditionnellement jusque-là on n’avait pour lecture uniquement des romans où les personnages féminins sont des jeunes filles ou bien des femmes plus proches de la trentaine que de la cinquantaine. Dans ce roman, Virginia Woolf revient sur un monde féminin plus adulte et dessine les contours d’une femme qui a accompli sa vie et dont le destin est presque derrière elle. Encore plus original, Clarissa Dalloway ne rêve pas, du moins plus d’une vie mondaine, elle n’est pas heureuse pour d’autres raisons : elle ne se sent pas épanouie en fin de compte, malgré le beau mariage qu’elle a fait avec Richard Dalloway, et regrette de ne pas s’être laissée un peu aller à l’aventure avec son ex amant Peter Walsh. Et en même temps, on sent à travers ses pensées qu’elle aurait préféré vivre sa vie un peu plus en solitaire qu’entourée de tant de gens si célèbres pourtant mais qu’elle ne connaît pratiquement pas en vérité, ou dont elle n’a véritablement que faire. Virginia Woolf s’intéresse ici davantage à la question des regrets qu’à celle des aspirations, ce qui confirme une fois de plus son écriture genrée, puisqu’elle révèle les principaux défauts des idéaux fixés par les hommes de son époque, elle envisage les conséquences de ces idéaux plantés par les hommes de son époque et n’en tire pas un bilan complètement positif…
- sensibilité d’une grande écrivaine, dont l’enjeu essentiel est de « comprendre les autres à travers soi »
Au travers de ses romans, dans Mrs Dalloway ou encore dans Orlando, on ressent la sensibilité littéraire de Virginia Woolf et son talent pour exprimer les émotions et les sentiments, de façon presque naturaliste puisque tout ce qu’elle décrit dans ses romans vient en majeure partie de ce qu’elle voit, de ce qu’elle vit au quotidien, des personnes qu’elle côtoie. Elle n’a donc aucun mal à relater tout ce qu’elle entend autour d’elle et à resituer ses personnages puisqu’elle les connaît et peut les rencontrer directement. Virginia Woolf a en quelque sorte surpris son entourage littéraire en prenant directement son inspiration à la source des choses, dans la réalité, dans la vie elle-même. C’est ce qui lui a valu tant d’admiration et une excellente postérité, puisqu’encore aujourd’hui, des femmes, et particulièrement des chanteuses comme Patti Smith3 ou la chanteuse du groupe Florence and The Machine4 assument l’influence de Virginia Woolf dans leurs paroles et leurs textes divers. Mais d’autant plus intéressant est le fait que ce sont aussi des hommes qui l’étudient aujourd’hui ou en font des films, comme Stephen Daldry avec The Hours.
CONCLUSION
Mrs Dalloway est un roman qui encore aujourd’hui reste très moderne. Puisqu’il s’agit d’une femme, et que l’on peut toujours chercher à s’y identifier, parce que Clarissa n’est jamais seule à vouloir organiser des réceptions, qu’il y a une recherche de folie des grandeurs qui est proche de la recherche de la vie à la place de la simple existence de femme au foyer. Ce roman a donc pour trait de caractère principal, ce côté intemporel. L’héroïne, si l’on peut dire héroïne malgré l’absence de véritable action dans le roman, partage le flux de ses pensées à des lectrices qui sont à même de suivre son raisonnement dans la vraie vie, de comprendre ses revers de jugements ou encore ses réactions face à certaines situations inconfortables ou gênantes. C’est sûrement pour cette raison d’ailleurs que le film s’est permis de brouiller les époques, mais aussi de conjuguer des vies de femmes. Car peut-être que l’importance du roman ne touche pas tant à Clarissa elle-même qu’à la myriade de femmes qu’elle illustre et qu’elle continue d’illustrer, ce n’est pas tant l’histoire même de Clarissa qui est si marquante mais le simple fait qu’elle soit connectée à la réalité plus qu’à un conte de fée.
Virginia Woolf nous offre un quotidien féminin mais aussi une lecture de l’époque et de l’Angleterre par une femme, c’est ce qui est réellement novateur. Elle affirme avec détermination la condition de la femme en 1925. Elle nous dévoile ce que cela signifie que d’être une femme en un temps donnée, en une ville donnée. Et dévoiler cette existence de femme, révéler ses détails, c’est quelque part aussi un travail de dénonciation. Le travail de démonstration consiste à enlever tout le superflu et le superficiel d’un tableau, avec Mrs Dalloway, Virginia Woolf recherche l’authenticité du tracé des circonstances féminines. Son style n’est pas le style typique des romancières de romans à l’eau de rose, il n’y a même pas de véritable histoire, ce sont des pensées livrées de manière décousue, et pourtant, l’objectif recherché est de faire rejaillir une histoire d’une construction de la femme. Chaque pensée, chaque parole est quasiment toujours découpée, décuplée dans le roman, car il y a toujours une réflexion autour du vécu des personnages, de leur intimité, de leur vie psychique. Entre chaque personnage se noue des amitiés et de fortes relations amoureuses, dont l’écrivaine nous dresse un bilan peu assuré. Il semble y avoir plusieurs réalités distinctes emmêlées les unes aux autres, chacun réfléchit à son image et à son rôle social par rapport à tel ou tel personnage. Quand Peter Walsh, par exemple, se balade après avoir brièvement rendu visite à Clarissa Dalloway, il réfléchit et il pense à elle, à ce qu’il aurait été par exemple s’il l’avait épousée pour de bon. Il y a derrière ces considérations faites à cœur ouvert par tous les personnages à tour de rôle, une réflexion autour des regrets et des remords, des alternatives prises dans la vie et de celles qui se situent ailleurs, sur l’axe des rêves et de l’in-vécu. Mais le personnage de Walsh sert également à questionner la femme, quelle est-elle, se demande-t-il, dans quel univers se situe-t-elle sinon dans un concept finalement assez fermé, généré par des hommes, c’est ce à quoi il pense (p.134 édition Folio Classique) lorsqu’il a cette phrase assez mystérieuse : «Mais s’il peut la concevoir, elle, c’est qu’en quelque sorte, elle existe… » toujours, on s’en doute, à propos de Clarissa. Le personnage de Peter Walsh est le raté qui malgré tout réussit à se sentir assez puissant pour doter des êtres et même des branches de féminité. Il recherche la femme idéale, elle lui a toujours échappé, la femme qu’il aimait un temps a épousé un conservateur. C’est un personnage déchu, égocentrique, et dont on sent pourtant qu’il est dépassé par quelque chose ou quelqu’un… Mais quoi ? Serait-ce précisément à côté de la femme qu’il passe ? Virginia Woolf joue avec le doute de l’homme, le met en correspondance avec la féminité même, interroge les rapports et laisse au lecteur le moyen de trouver une solution. Peter Walsh, et même Richard Dalloway, sont finalement deux personnages exposés face à la figure féminine. Plongés dans la perplexité, ils ne parviennent nullement à comprendre la complexité et la subtilité de la pensée de Clarissa. Faire pleurer Peter Walsh lorsqu’il vient annoncer à Clarissa tout heureux qu’il s’apprêter à épouser une femme des Indes parce qu’il est amoureux, cela est osé et revient à exprimer l’idée que les femmes ne sont pas les seules prétendues naïves à pleurer le départ des hommes ou leur indifférence. C’est l’aveu fait d’une émotivité masculine et d’une sensibilité encore peu retranscrite dans les autres champs culturels. C’est une manière de cerner une incompréhension apparente des deux côtés des sexes. Il y a effectivement une différence, faut-il pour autant qu’elle devienne intrinsèque et inexorable ? La réponse de Virginia Woolf se trouve dans les pensées des personnages et non dans les dialogues, car il y en a très peu de toute façon. Il y a une réponse implicite, celle de la confiance.
Il y a aussi un autre tableau, celui de Septimus Warren Smith et de sa femme Lucrezia, lesquels ne parviennent pas à s’attraper ni à se comprendre, Septimus comprend tout de travers parce qu’il est devenu fou à cause de la guerre et de la perte de son frère, il ne sait pas réellement pourquoi il a épousé Lucrezia à Milan, Lucrezia ne comprend pas ce qu’elle fait avec Septimus, elle croit en son rétablissement mais manque cruellement d’espoir et de temps pour se confier à lui. Lorsqu’elle enlève sa bague de fiançailles parce que ses doigts sont devenus trop maigres, Septimus commet une erreur d’interprétation, pense qu’elle l’abandonne à son sort, finit par se dire qu’il continuera sa route seul… Virginia Woolf traverse ces problèmes d’interprétation, d’élucidations des actions de l’homme et de la femme. Elle explique que les deux sexes essaient désespérément de pallier leur différence sans y parvenir, et finalement plongent dans deux voies solitaires. Pour Rezia, à Londres, la vie s’est envolée, ou bien elle est restée à Milan avec le reste de sa famille à laquelle Septimus l’a arrachée violemment. Elle se sent bloquée dans un mariage et donc dans un choix de vie qu’avec du recul elle aurait finalement préféré ne pas avoir eu à faire. L’écrivaine s’arrête sur les choix de vie et l’âge, le temps qui passe et permet aux choix de devenir éternels et définitifs.
« Mrs Dalloway said she would buy the flowers herself… »5
Cette phrase a été reprise dans l’ouverture du film the Hours6 réalisé par Stephen Daldry et sorti en 2002, il donne la cadence au reste du long métrage. A la fois poétique et psychologique, le film confond plusieurs époques et narre à la fois la vie de Virginia Woolf (Nathalie Portman), celle d’une Clarissa Dalloway (Meryl Streep) très moderne mais concordant avec la Clarissa du roman, ainsi que l’histoire de la mère de Richard (jouée par Julianne Moore), Laura Brown, malade de dépression elle choisit de quitter le foyer familial et d’abandonner délibérément son jeune fils. The Hours est une sorte de mise-en-abyme du roman de Virginia Woolf réalisé par un homme. A la lecture du roman et au visionnage du film, une intense tristesse se fait jour, sans vraiment savoir d’où elle vient. Et pourtant on sent qu’on y est relié de façon obligatoire, qu’on ne peut détourner le regard parce que c’est elle, c’est Clarissa Dalloway, et femme comme elle on ne saurait dire non aux soirées extravagantes et aux grandes réceptions. Mais aussi parce que derrière, il y a la question cachée de la paix entre les sexes, et la compréhension de l’autre.
1 Le choix du féminin de « personnage » est délibéré.
2 James Joyce, 1882-1941, écrivain et poète irlandais reconnu du monde littéraire du XXème siècle
3 M Train, roman de Patti Smith, publié en 2016, elle parle de sa passion pour Virginia Woolf
4 «What the Water Gave Me » une chanson écrite par Florence Welsh, inspirée de Frida Kahlo et de Virginia Woolf, Album Ceremonials, 2011
5 « Madame Dalloway dit qu’elle se chargerait d’acheter les fleurs. » première phrase du roman et du film The Hours.
6 Titre initialement choisi par Virginia Woolf et prévu pour le roman, finalement laissé de côté pour celui que l’on connaît : Mrs Dalloway.
