Les hommes et l’alcool : Je bois donc je suis ?

À l’ère du Covid19, les rencontres amoureuses semblent de plus en plus complexes. La fermeture des bars et des restaurants nous a fait prendre conscience que ces lieux étaient plus que des espaces de socialisation et de convivialité. Incarnation de la consommation et notamment de la consommation d’alcool, on en mesure aujourd’hui l’importance.

Cette réflexion est née d’expériences sur les applis de rencontre. Nous avons observé comment les hommes s’y décrivaient. À travers les profils se dessinent des catégories qui reviennent de manière récurrente.

Il y a la catégorie bestiaire, où l’on voit un homme accompagné d’un kangourou, d’un lion ou plus modestement, d’un chat. Vient alors le papa décomplexé qui s’affiche avec sa progéniture. On trouve aussi le type entouré de ses potes sur chacune de ses photos ; ou celui dont on ne sait pas s’il est vraiment célibataire. Ces profils provoquent rires et commentaires avec les copines.

On relève un autre critère, moins évident car ancré dans les habitudes et la tradition française : l’homme et l’alcool.

Séduction et alcool

Drôle de période que nous traversons en ce moment, où l’Autre est perçu comme un danger potentiel. Le confinement et la fermeture des bars, des boîtes de nuit et des restaurants a sonné comme une difficulté encore plus insurmontable pour de nombreux célibataires.

Le bar, QG du dating

La plupart des rendez-vous galants habituels, appli de rencontre ou non, se réalisent bien souvent dans des bars.

La consommation entraînant la consommation, l’alcool désinhibe et permet bien souvent de prolonger la soirée plus intimement. Quand je repense à plusieurs rendez-vous que j’ai eus, il apparaît clair que l’alcool a joué un rôle dans la séduction. C’est le cas de P. à qui il est proposé de se voir en journée. Sa réponse vient titiller ma réflexion à propos des hommes et de l’alcool : « Je travaille en journée, et puis ça me paraît complexe de me tiser en pleine journée ». Le date n’a-t-il de valeur que lorsqu’il est partagé autour d’un verre d’alcool ?

La boisson apparaît comme une arme de séduction, James Bond et ses Vodka Martini a toutes les femmes à ses pieds. Il est l’incarnation du mâle viril et on constatera que les héros masculins dans les films ont souvent une attirance pour la boisson. Cette représentation sociale est ironique quand on sait qu’une consommation excessive d’alcool peut avoir l’effet inverse de celui attendu : la « panne » sexuelle, sous l’effet de la dilatation vasculaire…

Alcool : Entre loisir, plaisir et identité 

L’application qui fait l’objet de cet article fait de l’alcool une donnée déterminante de la personnalité. L’utilisateur est invité à quantifier sa consommation d’alcool (cela va de « jamais » à « régulièrement » en passant par « à l’occasion »). Cette donnée apparait à côté de sa taille, son signe astrologique, ses penchants politiques ou la fréquence de son activité physique.

Le mythe de la virilité

C’est à l’écoute d’un des excellents podcast « Les Couilles sur la table », que je me suis intéressée au rapport des hommes et de l’alcool. Dans ce podcast qui vise à déconstruire la masculinité, Victoire Tuaillon interroge avec subtilité le mythe de la virilité à travers la consommation d’alcool par les hommes.

En petite sociologue, je me suis lancée dans une enquête, à l’affût de la moindre référence à l’alcool.

Dans la catégorie 24-34 ans, il est apparu qu’environ trois quart des hommes mettent en avant leur intérêt pour l’alcool. Certains le mentionnent dans leur « biographie », d’autres préfèreront un émoji représentant un verre de vin ou une pinte de bière. D’autres l’affichent explicitement sur leur photo, allant parfois jusqu’à se placer au second plan, après le verre donc. L’alcool est alors présenté comme un bien de consommation récréatif.

L’ivresse : entre extase et destruction

On tourne autour du pot (verre ?), on en fait un moment de convivialité -qu’il est sans aucun doute-, mais on a tendance à oublier qu’il est aussi une drogue. L’alcool présente des risques en tout genre : dangers pour la santé, accidents de la route, violences physiques ou psychologiques (violences sur enfants, conjugales et notamment violences faites aux femmes). Il ne s’agit pas ici de diaboliser la consommation d’alcool mais de questionner notre rapport à celui-ci. La frontière est parfois mince entre la notion de plaisir et celle de destruction.

Quelques exemples de profils allant dans le sens de l’identification par l’alcool :

« Cherche partenaire de road trip, sport, gin tonic et couvre-feu », « emoji verre de vin, bon vivant », « Plaisirs : émoji pinte de bière, verre de vin, suivis de fromage, pain, sushis », « Mon enfer personnel, c’est… Quand il n’y a plus de pastis pour l’apéro », « Pour moi rien de tel qu’une bonne bière au soleil, un bon livre… », « Petit brun aux yeux clairs, sans prise de tête, aime le bon vin et la bonne bière ! Bon vivant ».

Le lien entre l’amour et l’alcool a été pensé par de nombreux auteurs. On pense à Baudelaire et « Le Vin des Amants », aux Alcools d’Apollinaire où le poète est déchiré par ses ruptures amoureuses. La thématique du fluide (« Sous le pont Mirabeau ») et de l’ivresse poétique est prégnante dans son œuvre. Plus trivialement, on notera qu’on dit « boire un coup » comme « tirer un coup »…

Au même titre que Eros et Thanatos, il y a une tension entre désir et alcool. Tous deux représentent une une extase, une joie qui attise les pulsions, un côté festif. Mais ils recouvrent aussi le revers de la dimension dionysiaque, celui de démesure, de folie, d’excès. Un article publié sur Slate intitulé, « L’amour a les mêmes effets que l’alcool sur le cerveau » relatait une étude démontrant la présence de « l’hormone de l’amour » dans l’alcool. Il soulignait ainsi cette dualité entre euphorie et destruction.

Je m’interroge : le point de convergence entre le sentiment amoureux (ou l’acte sexuel) et la consommation d’alcool réside peut-être dans l’idée de plaisir partagé mais aussi de transgression (morale, religieuse).

La chanson de Michel Legrand dans l’inoubliable Peau d’Âne fait dire aux amoureux : « Nous ferons ce qui est interdit, nous irons ensemble à la buvette, nous fumerons la pipe en cachette, nous nous gaverons de pâtisseries ». Si la rencontre entre le breuvage et l’amour s’opère si efficacement c’est bien que la raison n’y a pas sa place. Comme le dit notre Peau d’Âne : « Amour, Amour n’est pas bien sage ».

Peau d’Âne réalisé par Jacques Demy en 1970

Alcool partout, justice nulle part

Stéréotypes et normes de genres

Ne sommes-nous pas imbriqués dans un système genré quant à l’alcool ? Une femme qui boit est moins bien perçue qu’un homme. Car un homme qui boit et qui tient l’alcool, c’est ça qui fait de lui un « homme ». À voir certains profils sur l’application de rencontre, on se rend compte de cette essentialisation : je bois donc je suis un homme ; je suis un homme cool parce que je bois.

Mais ce qui interpelle sur les applis de rencontre n’est finalement que le reflet de ce qui existe déjà dans l’espace public. Lors de mon jogging dominical, je vois très souvent un homme ou un groupe d’hommes trônant avec sa canette de bière et ses cigarettes à 9h du matin, pendant que nous autres sportifs, en majorité des femmes d’ailleurs, nous essoufflons devant ces assoiffés.

Si les hommes semblent décomplexés à consommer de l’alcool et à l’exhiber dans l’espace public, c’est bien que la société les y encourage. Cela nous amène à une réflexion sur le rapport au corps. En effet, le corps de l’homme pourrait être abîmé, on admet facilement un homme au ventre bedonnant (le fameux bide à bière), tandis que la femme est encore sujette aux diktats de la société, devant répondre au culte de la « beauté fatale ».

drunk straw GIF

Plus encore, le côté destroy de l’homme qui boit est souvent perçu comme une qualité, lui donnant un côté sexy et rock’n’roll. La femme qui boit au contraire n’est pas reçue avec autant d’éloge. Ce n’est d’ailleurs pas un hasard si elle se cache pour boire, si c’est tabou. Une femme alcoolique sera facilement jugée de « pochtronne », de « clocharde ».

On dira plus volontiers d’un homme qu’il a un « problème avec l’alcool », qu’il est « porté sur la bouteille », que c’est un « bon vivant ». Cette terminologie renverrait à l’idée que les hommes seraient par essence attirés par la boisson. N’alimentons pas ici les stéréotypes et reconnaissons que beaucoup d’hommes ne boivent pas.

Cependant, l’ivresse des hommes prête davantage aux rires, celle des femmes peut inquiéter. Une femme qui parle fort du fait de l’ivresse est facilement jugée « hystérique », elle ne tient plus alors sa place qui devrait allier discrétion, élégance, esthétisme. Cette tolérance accordée aux hommes engendre de fait leur domination dans l’espace public.

Le « tenir l’alcool » comme preuve de virilité

Force est de constater que la culture de la boisson est souvent un héritage de père en fils. Véritable rite d’initiation, on apprend aux hommes à boire, à être endurant, à « tenir l’alcool ».

Un homme qui ne tient pas bien l’alcool est étiqueté de qualificatifs péjoratifs genrés (« tapette », « petite nature », « t’es pas un homme »). Cela le renvoie à une fragilité, au rang de la féminité que la société a voulu douce, élégante, fragile. Le « tenir l’alcool » renvoie à un certain défi, on le retrouve dans les jeux à boire, le sport. Les hommes sont autorisés à se lâcher, à perdre le contrôle et à s’en vanter.

Ce comportement semble plus valorisé pour la gente masculine, les jeunes femmes étant souvent dans un sentiment d’insécurité lorsqu’elles sont alcoolisées. La boisson chez l’homme est souvent encouragée, et valorisée comme preuve de virilité.

Le consentement en question

Les rites d’intégration dans les écoles de commerce, d’ingénieurs ou en faculté de médecine où l’on clame « bois d’l’alcool pendant que j’te viole », donnent à réfléchir à la domination de l’homme sur la femme. Rappelons les abus que l’alcool engendre, et notamment les violences physiques et la culture du viol.

L’alcool légitimise bien souvent les harcèlements, les agressions sexuelles, brouillant les limites du consentement. En effet, boire un verre lors d’un rendez-vous amoureux n’est pas toujours un plaisir partagé. Cela peut parfois être une manière pour l’homme de forcer le consentement. Dans le cas de féminicides, l’alcoolémie de l’homme sert d’ailleurs souvent de prétexte aux médias : « Ivre, il tue sa femme ». L’ivresse apparait alors comme une excuse.

La consommation d’alcool serait une « affaire d’hommes », les bars et cafés étant historiquement des lieux fréquentés exclusivement par les hommes. Si les femmes profitent aujourd’hui de ces lieux de socialisation, on observe cependant un reliquat de la tradition qui associe l’homme à la boisson, et notamment dans le cadre professionnel. On pense aux images dans les films ou séries, où la signature de contrats se négocie autour d’un verre.

Déni collectif 

Pour autant, au-delà du marqueur de genre, on observe une banalisation de la consommation d’alcool en France et dans nos sociétés occidentales. Femmes et hommes sont pris dans une injonction à consommer. Une femme qui ne boit pas sera facilement pointée de « sainte nitouche », ne sachant pas s’amuser.

Une consommation encouragée et banalisée

La tendance de l’afterwork fait de l’alcool une activité pour décompresser après le travail, une manière de socialiser avec ses collègues en dehors du cadre de l’entreprise.

Si la consommation d’alcool a diminué en France depuis les années 1960, elle reste l’un des pays les plus consommateurs au niveau mondial, occupant le sixième rang des 34 pays membres de l’OCDE. D’après Santé Publique France, 23,6% des personnes de 18-75 ans dépassaient les repères de consommation en 2017 en France métropolitaine. 15,2% des hommes boivent tous les jours contre 5,1% des femmes. Les hommes meurent trois plus que les femmes des suites de la consommation d’alcool.

Le phénomène de l’apéro Skype pendant le confinement peut questionner sur notre rapport à l’alcool. S’agissait-il uniquement de socialiser avec sa famille, ses amis ou ses collègues, ou était-ce un prétexte pour boire ? Forte de son patrimoine culturel et gastronomique, la France valorise la consommation d’alcool et il semblerait que nous ayons une consommation normée et banalisée.

Le tabou de l’alcoolisme

Quel que soit le milieu social, culturel ou politique, l’alcool semble omniprésent. J’ai rencontré des hommes se disant en « marge » qui paraissaient eux aussi répondre à une norme dans leur manière de consommer. L’argument mis en avant étant celui de la tradition française, du plaisir.

La question de l’alcoolisme est souvent niée car associée à des représentations faussées et peu exposées dans le débat public français. Il est frappant de noter la disparition de la figure de l’alcoolique dans la production cinématographique française, à la différence des films et séries nord-américaines. En effet, sous couvert de tradition française, la figure de l’alcoolique ne semble pas être remise en question.

Dans le cas de personnalités publiques alcooliques, l’addiction est banalisée et apparait alors comme une faculté de génie. C’est le cas d’écrivains alcooliques comme James Joyce, Hemingway, Jack London, Bukowski, Marguerite Duras et tant d’autres. En littérature, la consommation de substances apparait comme un exutoire au poète permettant de supporter le réel et de s’évader vers des paradis artificiels.

Mais alors, dans le cadre de la rencontre amoureuse, pourquoi avons-nous besoin de boire ? Avons-nous peur de l’Autre, de nous-même et de nos pulsions ? Que cherchons-nous à fuir par l’alcool ? Comme une antidote, le verre d’alcool vient atténuer la peur, briser le naturel. Il agit comme un masque et vient maquiller les blessures et les complexes.

La sphère des relations amoureuses et intimes est-elle nécessairement tributaire des logiques consuméristes ?

Le confinement et la crise sanitaire que nous traversons nous permettent de repenser notre consommation et notre rapport à autrui. Saisissons-en nous pour rendre à la rencontre sa beauté nue, ses maladresses. Elle est en elle-même une ivresse pour qui veut bien y goûter.

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