Femmes écrivaines, pseudos masculins

Stylo plume posé sur une feuille blanche près d'une rose et d'un pot d'encre ouvert

Les grands noms de la Littérature perturbent parfois le lecteur. Entre les noms de plume, les noms d’emprunt, les noms qui sonnent masculins mais qui désignent en réalité des femmes, et inversement… difficile de s’y retrouver ! Et pour cause, au travers des siècles, de nombreuses femmes ont pris la plume et opté pour un patronyme masculin. Pourquoi donc ont-elle choisi de changer leur identité ? Qui sont ces femmes écrivaines ?

Avant de publier ses romans sous le nom de Colette, notre écrivaine préférée se faisait passer pour son mari, Henri Gauthier-Villars, dit Willy. Ce dernier, surpris par ses talents d’écriture, n’a pas hésité à en tirer profit pour accroître sa propre renommée littéraire. Ce n’est qu’après leur divorce en 1906 que Colette signe enfin ses ouvrages de son nom.

Si la séparation lui a servi de déclic pour sortir de l’ombre, d’autres femmes de Lettres ont cheminé différemment tout au long de leur vocation littéraire. Alors qui sont ces femmes écrivaines, et quels sont les arguments, les principales raisons les ayant amené à écrire sous un autre nom ?

Découvrez notre sélection d’écrivaines aux multiples facettes, et multiples pseudonymes.

George Sand, l’immortelle

C’est à la mort de George Sand en 1876, que Victor Hugo la qualifie d’immortelle. L’écrivaine est née Amantine Aurore Lucile Dupin, à Paris en 1804.

georges sand

Originaire du Berry, l’écrivaine Georges Sand avait des amis paysans avant de découvrir l’aristocratie parisienne. Elle avait donc connaissance de l’univers folklorique du monde rural, mais n’était pas dupe des manières de Paris. Elle est restée toute son existence très attachée à sa région natale.

D’ailleurs, elle s’amusait volontiers des clichés de la capitale, fumait le cigare, portait des pantalons…

Une femme écrivaine ! « Scandale » pour l’époque

George Sand attisait la curiosité de ses confrères, ce qui ne manquait pas de la divertir. Balzac la détestait, et alla même jusqu’à la transformer en personnage dans ses romans. Ce dernier inventait notamment le terme sandinisme pour qualifier toutes les femmes qui seraient tentées, comme elle, de se déguiser en hommes pour vivre une vie d’indépendance et jouir d’une grande liberté.

Vivement critiquée par d’autres écrivains non moins célèbres, Lautréamont disait de George Sand qu’elle était un hermaphrodite circoncis. Jules Renard la traitait de vache à romans, Baudelaire de Latrines

Son entrée fracassante dans le petit cercle très fermé des Lettres parisiennes a sans nul doute créé le scandale.

Changer de nom pour obtenir plus de reconnaissance

George Sand a choisi son pseudonyme masculin à 27 ans. C’est autour de cette invention qu’elle construit non seulement sa carrière littéraire, mais qu’elle transforme également sa personnalité.

Et même, sa vie entière

Plus tard, ses enfants et petits-enfants porteront à jamais ce matronyme de Sand. Matronyme sorti tout droit d’une influence a priori britannique.

Son objectif initial ? Être prise au sérieux par le monde littéraire tout entier, et par ses lecteurs.

Il y avait donc à l’origine de cette mutation un désir d’indépendance très fort, puisqu’elle parvint à asseoir son style et à bâtir sa renommée par le biais d’une fausse identité.

Lutter contre les injustices liées aux femmes

À l’époque, comme aujourd’hui, être une femme c’est risquer de se faire aborder dans la rue par des inconnus. Des malotrus qui ne voient en ces dames que des jupes frémissantes ou des opportunités grossières de rapports charnels.

Ces accosteurs du dimanche, George Sand les abbhorait. Sillonnant les rues, elle s’en agaçait au quotidien. Elle ne se sentait pas libre de se promener comme n’importe quel homme de sa ville.

Or, la liberté lui était si chère, qu’elle préférait revêtir des habits d’homme pour avoir la paix.

Sa vie n’était pas facile dans ces conditions. Toutefois, elle la maîtrisait tant bien que mal grâce à son âme littéraire. De nature optimiste, elle était sans nul doute fière de son parcours, et ne souhaitait l’échanger pour rien au monde.

georges sand

Je ne suis pas de ces femmes qui abordent l’injustice avec un visage serein.

George Eliot, l’écrivaine réaliste victorienne

Tiens, revoilà George ! [un peu d’humour pardi.]

Peu connue du grand public, les œuvres de George Eliot sont pourtant étudiées partout, surtout dans le milieu universitaire. Elles continuent de fasciner les passionnés de littérature britannique.

George Eliot

George Eliot, née Mary Ann Evans en 1819 dans le Warwickshire en Angleterre au sein d’un milieu modeste, était une des plus grandes écrivaines de l’ère victorienne (1837-1901). Elle portera toujours dans son coeur les Midlands, dont elle était originaire. Elle a été marquée à vie par son enfance en milieu rural (tout comme George Sand).

Le décès de sa mère survient alors qu’elle n’a que 16 ans. C’est peut-être ce qui explique la complexité du thème de la maternité dans ses romans. Son père, quant à lui, donne une excellente éducation à sa fille : il la savait surdouée, curieuse de nature, et avide de lecture

Une femme timide, une écrivaine déterminée

Connue pour son oeuvre Middlemarch, dans lequel George Eliot décortique la vie de province, Mrs. Evans alias Eliot a vécu une existence digne d’un roman. C’est d’ailleurs ce qu’en a fait sa biographe en chef, Kathy O’Shaughnessy, dans son livre Une passion pour George Eliot.

Paradoxale, Mary Ann Evans était une femme à la fois extrêmement confiante, mais aussi très vulnérable. Très timide, sujette aux migraines, elle avait souvent besoin d’être rassurée dans son travail littéraire. Son partenaire, George Henry Lewes, l’a à de nombreuses reprises encouragée à s’affirmer. C’est bien grâce à lui que George Eliot écrit ses premières nouvelles et son premier roman, qu’elle commence à l’âge de 37 ans seulement.

Physiquement, elle n’était pas à son avantage… Pour ne pas dire qu’elle manquait cruellement de beauté selon les codes esthétiques de l’époque. Toutefois, son entourage lui trouvait une voix et un regard fascinants. Ces traits physiques désavantageux l’ont conduit à se construire une personnalité masquée, pour pouvoir vivre sereinement en société.

Virginia Woolf (elle-même !), remarquait sa laideur, mais disait d’elle :

George Eliot n’était pas charmante, elle n’était pas très féminine, elle ne possédait aucune de ses excentricités et de ces irrégularités de caractère qui donnent à tant d’artistes la séduisante simplicité des enfants. Mais si nous examinons ses portraits de plus près, nous verrons que ce sont tous des portraits d’une femme célèbre d’âge mur, vêtue de satin noir sortant en Victoria. Une femme qui a achevé son combat et en est sortie avec un profond désir de se rendre utile à autrui […].

À propos de son chef-d’oeuvre (Middlemarch), Virginia Woolf disait également qu’il s’agissait de :

L’un des rares romans anglais écrits pour les grandes personnes.

Son deuxième roman, Adam Bede est salué par Dickens, et connaît un immense succès.

Partir pour devenir libre et indépendante

Quand son père décède en 1849, elle a 30 ans. Cette triste nouvelle lui donne du chagrin. Néanmoins, elle considère la mort de son père comme une délivrance, puisqu’elle décide de vivre en totale indépendance. En effet, quand son frère lui propose de venir habiter chez lui, elle refuse. Elle se met en route pour Londres.

Grâce à son héritage, ses finances étaient stables, mais en guise de complément de revenus, elle se promet de travailler.

Sur place, à la capitale, elle rencontra son éditeur, J. Chapman. Elle devient son assistante et en parallèle, publie beaucoup d’essais, et de textes littéraires.

Elle fait de nombreuses rencontres exaltantes et productives… Le tout, malgré sa timidité maladive ! Dont le grand amour de sa vie, George Henry Lewes, philosophe, écrivain et critique de théâtre. Comme elle, G.H. Lewes n’avait pas été gâté par la nature sur le plan physique.

Pourtant, à l’époque de cette rencontre, il était déjà marié… Il ne pouvait pas demander le divorce et acceptait indifféremment les liaisons de sa femme. Il n’était finalement engagé à sa femme que sur le plan légal, et s’autorisait à fréquenter qui bon lui semblait. Néanmoins, la société toute entière n’approuvait pas sa relation avec George Eliot. Celle-ci a valu à l’écrivaine d’être jugée très sévèrement par la société victorienne qui trouvait les relations hors mariage scandaleuses. La propre famille de George Eliot désapprouve elle aussi : du fait de ce « scandale », son frère ne lui adressa plus jamais la parole de sa vie.

Choisir un autre nom pour être lue et entendue

À partir de cet écho, la réputation de Mary Ann Evans (George Eliot), Marian à Londres, est considérée comme déchue. Sa relation avec Lewes, vivement critiquée, la marginalisa de la société londonienne. Humiliée, elle décida de s’affirmer et de signer tous ses documents « Marian Lewes », pour mieux prouver l’affection qu’elle portait à son mari d’adoption, et se rebeller contre tous ceux qui la fustigeaient.

En outre, M. Lewes la protégea toute sa vie face aux critiques. Il croyait et l’encouragea à écrire la conversion de Jeanne, et scènes de la vie du clergé sous un nom de plume : George Eliot.

Portrait de George Eliot

Il existe plusieurs hypothèses liées à ce nom : George, après tout, était le nom de son mari, qu’elle aimait tant, et réciproquement. Seconde hypothèse : elle admirait également George Sand, qu’elle avait beaucoup lue et connue puisqu’elles vivaient à la même époque.

Il plane toutefois un dernier mystère.

POURQUOI ELIOT ?

À vos hypothèses !

Laurent Danielle, la muse clandestine d’Aragon

Née en 1896 à Moscou de parents juifs, Elsa Triolet s’appelait en réalité Ella Yourievna Kagan.

elsa triolet

Sa soeur Lili, n’est nulle autre que Lili Brik, l’actrice et la réalisatrice avant-gardiste, la muse de Maïakovski.

Dans son enfance, la petite Elsa ne se sentait pas aimée, et jalousait sa soeur, qui toutefois la fascinait. Après de brillantes études d’architecture, un apprentissage approfondi du piano, elle voyagea avec sa mère et sa soeur un peu partout en Europe à la recherche d’aventures liées aux arts et à la musique.

Une muse voyageuse

En 1917, elle rencontra André Triolet, qui était en poste à Moscou en tant qu’officier français. Sa vie de couple fut malheureuse et surtout très ennuyeuse pour Elsa. Elle décida de quitter son mari en 1921, pour continuer à voyager à Londres, à Berlin où elle rencontra Victor Chklovski qui publia leurs échanges épistolaires Zoo, lettres qui ne parlent pas d’amour ou la Troisième Héloïse. Gorki lut ces derniers et encouragea Elsa à écrire. À Paris, elle logea à Montparnasse, et se mêla aux personnalités de son quartier et de son temps, dont Marcep Duchamp ou encore Man Ray.

Inspirée, elle écrivit son premier livre, À Tahiti, publié en 1925, puis bientôt Fraise des bois (qui était son surnom lorsqu’elle était enfant), sorti en 1926.

Résister en diffusant la presse : sa contribution personnelle

Ce n’est qu’en 1928, à Paris, que l’ancienne madame Triolet fit la connaissance de Louis Aragon, avec qui elle se maria quelques années plus tard, en 1939.

Pendant la Seconde Guerre Mondiale, elle aida son mari et participa à la Résistance, à travers des enquêtes de presse, et en contribuant notamment à diffuser les journaux La Drôme en Armes et Les Étoiles.

La première femme à recevoir le prix Goncourt

Entrée en clandestinité en 1943, elle réussit à publier sa nouvelle Les Amants d’Avignon, sous le nom de Laurent Danielle, en hommage à Laurent et Danielle Casanova, déportés à Auschwitz.

Cette nouvelle et trois autres sont rassemblées et publiées dans un recueil, Le Premier Accroc Coûte Deux-Cents Francs, qui lui vaut le prix Goncourt en 1945. Elsa Triolet fut donc la première femme à recevoir ce prix. Quant au nom du recueil, il annonçait en réalité le débarquement des troupes alliées en Provence, plus connu sous le nom de code Anvil* Dragoon**.

aragon triolet

*Anvil : enclume en anglais

**Dragoon : contrainte (car Churchill estimait qu’il y avait été forcé, contraint).

Daniel Lesueur, la prolifique

Alice Jeanne Victoire Loiseau naquit en 1854, aux Batignolles-Monceau d’un père lyonnais et d’une mère irlandaise.

jeanne loiseau

Une littéraire invétérée

Femme de Lettres, elle commença à écrire dès le plus jeune âge, des pièces de théâtre, en vers et même en prose. Elle aimait travailler son style, et y mettait beaucoup d’acharnement et de concentration. Elle savait nouer des relations, si bien qu’elle fit de belles rencontres, dont ses amis José-Maria de Heredia, Sully Prudhomme, François Coppée, mais aussi Juliette Adam ou encore la comtesse Anna de Noailles.

Nouveau nom, même succès

Excellente écrivaine, son style est rapidement reconnu par l’Académie française. Celle-ci lui décerne plusieurs prix de Littérature, dans des genres variés (roman, poésie, traduction…).

Le nom de Daniel Lesueur lui était imposé par son éditeur de ses premiers romans, Calmann-Lévy. Si celui-ci lui déplut, elle s’en accoûtuma au fil du temps. De plus, ce nom de Daniel Lesueur lui venait de son ancêtre maternel, Daniel O’Connell, et du nom de jeune fille de sa mère, Marie Henriette Lesueur.

Défendre la cause des femmes : l’engagement d’une vie

Adorée, décorée par tous ses contemporains, elle est la première femme à recevoir la Légion d’Honneur puisqu’elle fut sacrée Chevalier en 1900, mais aussi la cinquième femme à être promue officier en 1913.

Talentueuse, Jeanne Loiseau était bilingue et aimait plus que tout défendre la cause des femmes grâce à son tact, et son côté diplomate. Elle créa diverses oeuvres philanthropiques, dont Le Denier des Veuves de la SGDL (en 1913), l’Aide aux femmes de Combattants (en 1914) et le Foyer du Soldat (en 1918, tout près du front).

daniel lesueur

Elles ont aussi opté pour un nom masculin :

George Sand, George Eliot, Laurent Danielle et Daniel-Lesueur ne sont pas les seules écrivaines à avoir opté pour un pseudonyme masculin.

En effet, il en existe une myriade, toutes aussi intrigantes les unes que les autres, que nous vous invitons à découvrir par vous-même

Marie D’Agoult, alias Daniel Stern

Elizabeth Mackintosh, alias Gordon Daviot

Victoire Léodile Bérat, alias André Léo

Marie de Hérédia, alias Gérard D’Ouville

Jeanne Philomène Laperche, alias Pierre de Coulevain

Alice Marie Céleste Durand, alias Henry Gréville

Marie-Anne Bertille de Beuverand de la Loyère (bravo si vous avez tout lu), alias Champol

Jeanne-Caroline Violet, alias Guy Chantepleure

Frédérique Audoin-Rouzeau, alias Fred Vargas

JK Rowling, alias Robert Galbraith (elle voulait s’essayer au roman policier, mais cela n’a pas marché car elle a vite été démasquée)

Violet Paget, alias Vernon Lee

La liste est longue…