Après quelques verres au bord d’un canal pantinois, deux comparses continuent à discuter dessin automatique et sens de la vie.
Mais au fait, quelles sont les inspirations premières de Borxaline ?
Tout de suite, la suite de l’interview.
Les influences de Clara Gouablin (Borxaline)
Elvire : Alors, tes artistes préférés ? Tu m’as parlé de Tim Burton ?
Clara : Ah non, pas du tout. C’est souvent ce que les gens disent à ma place, mais ce n’est pas moi.
Mais tu sais, je n’ai pas d’influences précises, ou du moins, pas conscientes.
Quand je dessine, je ne pense jamais à un artiste en particulier. Ce que je fais, c’est juste… ce qui me traverse à l’instant T.
Ça peut paraître un peu prétentieux, mais je ne m’inspire de personne.
Elvire : C’est toi, tout simplement !
Clara : Exactement. Je dis souvent que je suis juste un réceptacle. Des choses se passent, et moi, j’écoute.
Ah mais attends, faut absolument que je cite quelqu’un !
Il y a un artiste qui s’appelle Mind the Line, c’est l’un de mes super amis. Il a un style vraiment unique.
On a même collaboré ensemble, le 30 juillet 2023 au moment de notre réel rencontre :
Elvire : Pff… Magnifique.
Clara : On est des façonneurs de chaos, meuf. C’est ça, l’idée!
Elvire : J’adore. Ça va être le titre de l’interview.
Clara : meuf. J’ai même un tatouage qui représente le chaos sur le bras. Je te l’ai déjà montré, non ?
Elvire : Non, je crois pas !
Clara : Mais pourquoi j’oublie toujours les noms quand on me demande ?
…
Ah oui ! J’ai aussi un autre ami super doué, Antoine — sur Insta, c’est Solodib, ou Yasa Draw.
On l’appelle « l’imprimante », parce qu’il galère avec l’imagination, mais il peut tout reproduire avec une précision folle. Il m’inspire énormément pour sa rigueur topologique.
C’est un artisan du réel.
Elvire : Tu aurais des expos à recommander ?
Clara : Justement, la galerie du 27 rue Charonne — Galerie Art Factory.
Ils exposent Daniel Johnston et aussi Niels Bertho. Son travail est d’une finesse folle, hyper détaillé. Il a un motif récurrent : les araignées. Alors que de base, j’en ai une peur bleue.
Mais là, je les tolère. C’est dire à quel point son art me parle.
J’ai peur de plein de choses, d’ailleurs : le bambou, l’alcool chez les autres, les araignées…
Elvire : Et côté musique ?
Clara : Daniel Johnston, toujours. Story of an Artist, cette chanson me foudroie…. Ça me donne envie de pleurer, direct.
Sinon, j’écoute beaucoup La Fieve de Maïro…
ou Cognac et cigarettes de Jungle Jack.
Ah, et j’oubliais : mon artiste préféré, celui qui a fait mes covers préférées, c’est dexter maurer. Il a bossé avec mudymonk, Bonnie Banane,…
J’adore Bonnie Banane, d’ailleurs un de ses clips a été réalisé par le même mec qui a fait la cover des Red Hot. Et aussi pour Antonin (L’Enfant), pour trop de choses à prouver.
Trop de talents autour !
Elvire : Des grosses références !
Clara : Ouais, j’espère pas dire de bêtises. J’ai toujours peur de me planter quand je parle de mes influences, surtout à cause de ma dyslexie.
Mon cerveau fait parfois des sauts…
Mais c’est drôle aussi, ça donne un côté un peu… artistique, justement.

Mon pote vient de m’écrire, on va voir l’expo ?
Elvire : Un mot de la fin, peut-être ? Pour les jeunes artistes ?
Clara : Pfff… Je me sens minuscule. Une petite pousse, encore enracinée dans la terre. Je suis en construction, moi. Je ne me considère pas comme une référence.
Elvire : Et si tu pouvais t’adresser à n’importe qui ? Même à des morts.
Clara : Même à des morts ? Ok…
Van Gogh. Je t’aime.
J’adore lire tes lettres à ton frère Théo. Elles me touchent profondément. Je me retrouve beaucoup dans ta solitude. Peut-être pas dans ton intellect, mais dans ta rage de créer, oui.
Je t’aime. Vraiment.
Ombre et lumières : Borxaline, la suite
— plus tard dans la soirée, avec quelques grammes d’ivresse dans la caboche —
Elvire : T’as un chanteur préf ?
Clara : HAHAHAHA C’EST ORELSAN ! Pas du tout.
J’adore Orelsan d’ailleurs. C’est un des artistes qui m’a le plus foutu de frissons dans la vie. Avec Current Joys.
Pendant le confinement, j’étais chez mes grands-parents, j’écoutais Live at Kilby Court, avec “Kids” dessus, je crois.
J’étais allongée sur le gazon, il y avait du soleil, je faisais des petits clins d’œil au ciel… Parfois j’avais des taches noires dans les yeux.
C’était magnifique.
Bref.
La dernière fois, je disais que j’aime bien trafiquer le chaos.
Ombre et lumière.
C’est aussi pour ça que je ne mets pas de couleurs dans mes dessins.
J’ai envie que les gens projettent les leurs.
Parce que les couleurs, c’est des variantes, un spectre infini. Alors moi, je pose du noir et du blanc. Universel.
Et hop, dans ta tête, tu poses tes couleurs.
Là, on est en train de boire du ponche.
Elvire : Qu’est-ce qu’on vient de faire ? Tu peux nous expliquer un peu ?
Clara : On est allées voir des marionnettes automates…
Ils avaient un petit strabisme, c’était envoûtant.
Ça m’a grave rappelé l’enfance.
Et aussi le travail de Théordure sur Instagram. Il est aux Beaux-Arts depuis trois ans, il travaille justement sur l’enfance. Il est très doué.
Il fait des cabanes, des dessins… regarde ! Il est multitâche de ouf. Il fait des dessins très enfantins!
Elvire : C’est vachement lié à ce qu’on vient de voir, Ça me fait penser à Max et les maximonstres.
Clara : Voilà ! Tu vois son style ?
Elvire : Carrément. Bon, question : un moment fondateur dans ton art ?
Clara : Je crois que c’est quand je me suis retrouvée seule. J’avais plus d’amis. Je venais de quitter un copain avec qui j’étais depuis trois ans.
J’avais fait des bêtises… liées à ça. J’étais vraiment seule.
Et moi, je ne peux pas dessiner quand il y a des gens. Quand je suis en relation, je deviens dépendante affectivement, je pense tout le temps à l’autre.
J’écrivais beaucoup à cette période. Je fonctionne par cycles : parfois j’écris, parfois je dessine. Et là, je suis à fond dans le dessin.
Ça fait trois ans que je dessine activement. Mais petite, je dessinais déjà tout le temps. C’était mon seul moyen d’expression. Mes parents ne jouaient pas avec moi. J’étais seule dans ma chambre. Un peu sad, l’enfance, au calme ! *rires*
La meuf est dépressive depuis ses 6 ans. Non, pas du tout. Mais j’ai toujours ressenti de la tristesse. J’étais obsédée par ça, gamine.
Elvire : Et aujourd’hui, c’est quoi les émotions qui traversent ton processus créatif ?
Clara : L’urgence. Je ne sais pas si c’est une émotion. Mais ce sentiment-là, d’urgence de créer. Genre, dans 5 minutes je dois partir ? Allez, dessine.

J’ai un cours de 3h ? Je vais dessiner pendant 3h.
J’aime pas avoir le luxe du temps, sinon je fais rien.
C’est comme ce truc de gosse : si mes parents meurent, je pourrai tout faire. Mais non. Tu pourras, mais tu feras pas forcément.
On est condamné à être libre, comme dirait Sartre. Tu peux vérifier. *rires*
Elvire : Tout à fait, j’ai fait de la philo ! J’adore ça.
Clara : Moi aussi. Énormément. Épicure surtout. Il parle beaucoup d’amitié dans Lettre à Ménécée. Pour lui, l’amitié, c’est ce qui nous maintient en vie. C’est les liens sociaux.
Et ça, ça a été très dur à construire et à entretenir pour moi. Il m’a aussi aidée à relativiser sur la mort.
Il dit que la mort n’est rien pour nous. C’est ceux qui restent qui souffrent. Ceux qui ressentent le vide, l’absence.
J’ai perdu quelqu’un de très proche. C’était un peu comme ma maman. C’est elle qui a fait le choix de partir. J’y pense tous les jours. Il y avait une photo d’elle et moi, petite, en fond d’écran sur mon tel — bon là c’est un ballon, mais l’image change à chaque fois. Elle était pharmacienne. C’est à sa disparition que je me suis vraiment mise à dessiner. C’était juste après l’épreuve de philo du bac, d’ailleurs. Mes parents sont venus me dire : ***** est partie.
Avec un ton que je ne connaissais pas. J’étais choquée.
Maintenant… je suis anesthésiée. Je suis plus touchée de la même manière.
Et puis, elle avait une fille, ma cousine. Elle a pris une maturité folle. Elle avait 11 ans. C’est elle qui l’a découverte. Mets ce que tu veux dans l’article. Si c’est choquant, ça attirera du monde. *rires*. Voilà, ma tante.
Elvire : Je croyais que tu ne savais pas te vendre ! T’as un bon sens du marketing.
Clara : Haha ouais. Je suis accro au sexe ! Non je rigole.
Elvire : Sexe, drogue, rock’n’roll ! *rires*
Clara : *Voix dramatique *
Écoutez, j’ai de gros problèmes avec le sexe.
Technique numéro 2. Sortez couverts !
Non plus sérieusement… j’adorais me bourrer la gueule avant de voir les gens. Je le fais plus depuis 4 mois. Mais avant, j’en avais besoin pour m’anesthésier encore plus, en clair, oublier que j’existais.
J’avais pas l’impression d’être assez bien pour être moi, devant les autres.
Je me suis longtemps sous-estimée.
J’ai cru que l’amour était conditionnel. Que pour être aimée, je devais être malléable. Et boire, ça me changeait. J’étais plus une boule d’anxiété, de contradiction, d’inquiétude. Parce que j’étais ça pour mes parents. Enfant désiré, peut-être, mais sûrement pas comme ils m’imaginaient.
J’ai subi des abus moraux dans ma famille. Y avait que des disputes.
J’étais isolée. À l’école, je me faisais harceler. J’étais un peu le bouc émissaire.
Au lycée, des rumeurs ont circulé, finalement un condensé des insultes que je recevais en primaire.
Genre “sorcière” parce que j’avais un grain de beauté, les dents du bonheur, les oreilles décollées.
Je me suis fait recoller les oreilles. J’avais zéro respect pour moi-même.
J’achetais des bonbons pour me faire des amis. Je me prostituais amicalement.
Aujourd’hui, heureusement, j’ai 3-4 personnes autour de moi qui m’ont fait comprendre que j’avais le droit d’être aimée. Mais c’est toujours dur.
Tu me dis un truc gentil, ça me transperce. J’ai l’impression qu’on me flatte par pitié. Toute ma vie, on m’a dit que j’étais moche. Quand j’ai commencé à être jolie, je n’y croyais pas. Je pensais : si un jour j’ai un mari, ce sera juste pour mon intelligence ou ma capacité à écouter.
J’ai misé là-dessus. Puis j’ai capté que je pouvais plaire physiquement… et j’ai oublié mes autres capacités.
Et parfois, j’ai l’impression qu’on me prend pas au sérieux quand je parle. Que je suis une plante verte.
Elvire : Tu n’es pas une plante verte !
Clara : Oui, bien sûr. Je suis une orchidée. Pauuuseee ! Ma plante préférée. Et mon tableau préféré ? Les fritières de Van Gogh.
Elvire : Fritillaires. Ça se dit fritillaire. Mon père est expert en plantes.
Clara : Est-ce qu’il frite les hierres ? C’est une plante ?
Non, c’est une ville.
Est-ce qu’il met les yerres dans la friteuse ?
J’adore ton père. Il est géologue.
Elvire : Et astronome. Il connaît tout sur les oiseaux et les plantes.
Clara : Une expérience complète.
C’est quoi déjà le mot pour les gens qui savent tout faire ?
Le violon d’Ingres ? Non… Da Vinci ?
Bref. J’adore Van Gogh.
