Andrée Chedid, grande poétesse syro-libanaise, a marqué les lycéens du BAC 2019. En effet, ils étaient nombreux à ne pas savoir qu’il s’agissait bien d’une femme et non d’un homme.
L’an dernier, les élèves de Terminale devaient plancher sur le poème « Destination : arbre » issu du recueil Tant de corps et tant d’âmes, publié en 1991. Ce dernier a donné du fil à retordre aux jeunes étudiants… Et pourtant, Madame Chedid, on l’adore !
Voici quelques poèmes incontournables de la grand-mère du chanteur M, immense prêtresse de la poésie et de la littérature.
Destination : arbre
Parcourir l’Arbre
Se lier aux jardins
Se mêler aux forêts
Plonger au fond des terres
Pour renaître de l’argile
Peu à peu
S’affranchir des sols et des racines
Gravir lentement le fût
Envahir la charpente
Se greffer aux branchages
Puis dans un éclat de feuilles
Embrasser l’espace
Résister aux orages
Déchiffrer les soleils
Affronter jour et nuit
Evoquer ensuite
Au cœur d’une métropole
Un arbre un seul
Enclos dans l’asphalte Éloigné des jardins
Orphelin des forêts
Un arbre
Au tronc rêche
Aux branches taries
Aux feuilles longuement éteintes
S’unir à cette soif
Rejoindre cette retraite
Ecouter ces appels
Sentir sous l’écorce
Captives mais invincibles
La montée des sèves
La pression des bourgeons
Semblables aux rêves tenaces
Qui fortifient nos vies
Cheminer d’arbre en arbre
Explorant l’éphémère
Aller d’arbre en arbre
Dépistant la durée.
Les Saisons du Sang
J’ai des saisons dans le sang
J’ai le battement des mers
J’ai le tassement des montagnes
J’ai les tensions de l’orage
La rémission des vallées
J’ai des saisons dans le sang
J’ai des algues qui me retiennent
J’ai des hélices pour l’éveil
J’ai des noyades
J’ai des leviers
J’ai des entraves
J’ai délivrance
J’ai des combats
J’ai fleur et paix.
Ce que nous sommes
Tu es silence dans les villes
Tu es debout
Tu gravites
Tu es rapt d’infini
Mais tel que je suis
que j’écris que je tremble
Je te sais parfois
refroidi de toi-même
quand les fables et le sel t’ont quitté!
Je te sais
Tantôt mutilé
Tantôt espace
Tantôt épave
Ou illumination
Je te sais
disloqué par les parcelles du monde
Mais je te sais
De face
Dans la forge de ton feu.
Regarder l’enfance
Tu porteras ton enfance
Ses fables et ses larmes
Ses grelots et ses peurs
Tout au long de tes jours
Te précède ton enfance
Entravant ta marche
Ou te frayant chemin
Singulier et magique
L’œil de ton enfance
Qui détient à sa source
L’univers des regards.
La femme des longues patiences
Dans sa fièvre Écartant ses voiles
Craquant ses carapaces
Glissant hors de ses peaux
La femme des longues patiences se met lentement au monde
Dans ses volcans
Dans ses vergers
Cherchant cadence et gravitations
Étreignant sa chair la plus tendre
Questionnant ses fibres les plus rabotées
La femme des longues patiences se donne lentement le jour.
Épreuves de la beauté
De quel élan
gravir?
De quel œil contempler
villes visages siècles douleurs espérance?
De quelles mains creuser un sol toujours fécond?
De quelle tendresse chérir vie et terre
Abolir la distance
Cicatriser l’entaille?
A quelle lumière découvrir la beauté des choses
Obstinément intacte sous le squame des malheurs?
Nuits
Les brasiers du soleil
S’engloutissent
Au fond de grottes éteintes
Le jour se débat encore
Dans nos mémoires
Avant de sombrer
Dans l’antre
Enchevêtré d’images
Qui double obstinément
Nos vies.
Vivre
Ni ces cœurs ni ces nuits
Sans les fleuves de l’émoi
Rien rien ne s’assemble
Il nous faut le partage
Il nous faut l’incendie
Pour que s’amorce la source
Pour que vive la vie.
Je revenais des autres
A l’abri d’un sourire
D’un geste qui donnait champ
Des moissons d’une parole
Je quittais citernes et mirages
du chagrin pour une sorte de bonheur
Le bonheur?
La parole est captive
Parole est captive
Parfois son souffle déborde
Et nous parvient
Alors bousculant nos vannes
Roulant nos mots hors de l’ornière
Réduisant nos rocs en cendres
Elle combat les ruses du fleuve
Se jette contre nos rivages
Dévaste le cours du temps
Plus souvent nos mots
Réduisent l’eau prodigue
Alors les canaux s’enchâssent
Le grand flot nous déserte
Laissant une fois de plus
Notre paysage à sec.
Et vous, quel est votre poème préféré ?
Partagez-le avec nous en commentaire 🙂

J’aime et j’ai mis en musique, « osez encore » (Contre-chant 1968)
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