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Le récit de Syrine : un chemin vers la résilience !

Il y a quelques jours, nous avons reçu un message sur notre compte Instagram (Colettemagazine_Officiel) : une certaine Syrine M., plus connue sous le nom de @Plusjamaissilencieuse nous a fait part de son envie de s’exprimer sur un sujet tabou, celui de la pédophilie. Son message et son compte nous ont immédiatement interpellées : ses posts originaux, prenant la forme de poésies brèves, incisives, incitent à questionner notre éducation, notre rapport au consentement, à réfléchir à des problèmes de société de fond. Et d’ailleurs, après le viol, quelle voie emprunter ?

Grâce au récit de Syrine, nous avons compris un fait essentiel : si le chemin de la reconstruction des victimes de viol s’avère long, sinueux, souvent semé d’embuches, la résilience existe. Ce témoignage en est la preuve.

Bonjour Syrine, nous sommes les cofondatrices de Colette Magazine. Nous échangeons aujourd’hui pour la première fois car tu souhaitais raconter ton histoire ?

Enchantée, oui, je suis ravie de pouvoir m’exprimer.

Un peu de contexte avant d’entrer dans le vif du sujet. Qui es-tu ? Que fais-tu au quotidien ? Qu’est-ce qui t’as amené à créer ce compte @plusjamaissilencieuses ?

J’écris sous le nom plusjamaissilencieuses, un compte instagram que j’ai créé autour du 20 février et en fait je n’ai pas mis mon nom / prénom tout de suite, je préférais écrire de manière anonyme car j’avais besoin de temps avant de vraiment me dévoiler.

Pour me décrire , en quelques phrases, je dirais que je suis une femme engagée, et notamment à travers ce compte, je suis étudiante, je suis aussi maman… J’ai plusieurs casquettes !

Pourquoi ce compte ?

Parce que j’ai été victime d’agression sexuelle lorsque j’avais 9 ans, et ça a duré pendant plus de deux ans.

C’était quelqu’un qui était très proche de mon entourage, c’est pour ça que je n’ai pas pu en parler de moi-même, et comme je l’écris dans un de mes textes, je n’ai pas eu des parents qui ont su comprendre les faits et m’accompagner, au contraire, ils m’ont également eux aussi condamné.

Ce qui m’a conduit à me renfermer dans une sorte de mutisme pendant des années et la conséquence de ce que j’ai vécu a eu des répercussions assez douloureuses dans ma vie.

C’est pour ça que j’ai décidé d’écrire et de me lancer dans l’aventure parce que la plupart du temps j’étais un peu frustrée de m’apercevoir que beaucoup de personnes parlaient d’agressions sexuelles, de viol etc. mais souvent je réalisais que ces personnes-là ne l’avaient pas directement vécu.

Et moi dans ce débat-là, il me manquait quelque chose pour m’identifier, parce que je ne trouvais pas que ce soit assez bien décrit, et à travers mon compte et à travers certains textes j’ai souhaité parler de ce que j’ai subi sans vouloir faire de la peine ou autre, je voulais vraiment qu’il en sorte un sentiment de résilience, qu’on se dise « ce qui ne te tue pas te rend plus forte », et surtout je mets vraiment un point d’honneur à parler des conséquences.

Parce que je trouve que l’on ne parle pas assez des conséquences que cela génère, et c’est pour ça que je me suis lancée dans l’écriture.

« Ce qui ne te tue pas te rend plus forte. »

–Syrine M. – @Plusjamaissilencieuses

Bravo pour cette aventure qui commence, nous te trouvons très courageuse de passer par l’écriture.

Tu parles de conséquences, quelles sont-elles justement ? Est-ce que tu as réussi à t’en sortir, grâce à ce cheminement d’écriture, ce compte Instagram, ou est-ce que tu as eu recours à d’autres moyens pour te relever de ce traumatisme ?

Il y a un mot qui est très fort pour moi, c’est la résilience, c’est le nerf de la guerre, et c’est ce que j’ai réussi à entreprendre.

Les conséquences, ça va être la boulimie et l’anorexie : on les présente souvent comme des maladies mentales ou des troubles du comportement alimentaire, pour moi c’est la conséquence d’un traumatisme.

J’ai eu des troubles alimentaires pendant des années, je me suis fait vomir parce que j’avais besoin de manger énormément à outrance pour combler un vide que j’avais, et finalement besoin de me débarrasser du sentiment de culpabilité.

La conséquence première que je ressens à titre personnel, c’est la culpabilité. Souvent, je me rends compte, même les personnes qui viennent me parler, se sentent coupables de ce qu’elles ont vécu, elles se chargent de la culpabilité de leur agresseur. Bien souvent, les agresseurs font partie du cercle familial ou en tout cas du cercle proche, et dans ces cas-là forcément ces personnes sont condamnées au silence, ont peur de dire les choses parce qu’ils ont peur de déranger.

Autre type de conséquence, ça va être les comportements avec les hommes.

Je sais que j’ai eu des comportements avec les hommes où on aurait pu me traiter de tapin, que je ne me respectais pas et ainsi de suite…. Le truc c’est que quand on t’a appris petite que pour recevoir de l’amour, il faut « te donner », il faut faire des choses sexuelles, forcément ton cerveau l’enregistre comme le ferait un ordinateur, et plus tard, ce type de données vont influencer logiquement ton comportement avec les hommes.

Les personnes extérieures, en général, vont juste te juger et pas se poser les bonnes questions de « tiens mais au fait, pourquoi elle agit comme ça ? »

Donc les agressions sexuelles, ça entraîne plein de conséquences.

Les troubles alimentaires, des comportements avec les hommes particuliers, un manque de confiance, un besoin de reconnaissance qui est ÉNORME, et ce qui va d’ailleurs nous mener à nous enticher du premier venu parce que tout simplement, nous avons besoin d’amour.

Autre conséquence dont tu parles sur ton compte Instagram, tu as donc dû te couper de certaines personnes, de ton entourage, des personnes qui ne t’ont pas soutenue ? Quelle a été la réaction de tes proches, et notamment, de ta maman ?

Tiens, question super intéressante.

Parce qu’encore une fois : on ne parle pas assez de l’entourage, de comment celui-ci va accueillir la chose et va gérer la chose. Parce que finalement, ce qui va être déterminant dans ta reconstruction, ce sont les personnes qui vont te soutenir.

Et moi ce n’a pas été le cas…

Si tu veux, je te refais le topo.

J’ai grandi dans une famille totalement disloquée, mon père n’était pas là, ma mère avait déjà des troubles du comportement à tendance un peu bipolaire, elle était souvent sous l’emprise de la drogue, elle prenait beaucoup de substances illicites.

Elle s’est entichée d’un homme avec qui elle est restée pendant des années, qui n’était donc pas mon père biologique, et moi j’ai été rangée dans l’espèce d’unité familiale qu’ils ont construit.

Un jour, ils ont eu des enfants, et à partir de cet instant je n’étais plus la bienvenue.

Cet homme n’était pas mon père légitime, ils avaient créé leur univers, donc pendant longtemps je suis restée enfermée dans ma chambre. Je ne sortais pas de ma chambre, on ne voulait pas me voir.

J’étais livrée à moi-même, et c’est là que j’ai fait la connaissance de ce « voisin ».

C’était mon voisin.

Un homme qui avait une cinquantaine d’années, qui avait déjà à charge des enfants (je ne suis pas la seule victime de cette histoire-là), je me suis liée d’amitié avec cette autre petite fille qu’il « gardait », et ça a commencé comme ça.

Un manque de repère : ça a commencé par une caresse et j’ai pris ça pour de la tendresse.

Dans mon cercle familial, je n’avais personne pour m’épauler, j’étais vue comme ma mère m’appelait souvent, « une source de problèmes » parce que j’étais un obstacle et un frein à sa nouvelle vie.

J’ai donc été violée pendant plus de deux ans par cet homme-là, et ce qui s’est passé, moi je n’aurai jamais osé le dire parce que je savais très bien que ma mère était violente et il m’avait souvent menacé en me disant si tu vas le dire à ta mère… Non pardon : « si tu ne dis pas non et si tu refuses ce que j’ai envie de te faire je vais le dire à ta mère. »

Ça s’est su comment ?

Eh bien un jour, j’étais chez ma mère (parce que je vivais très souvent chez lui en général), et les gendarmes ont frappé à la porte et ils nous ont dit qu’ils avaient retrouvé les vidéos pédopornographiques sur lesquelles j’étais dessus. Et c’est comme ça que ça s’est su.

Quelqu’un avait donc contacté la police ?

En fait, les policiers font souvent des recherches sur les ordinateurs. Et il se trouve qu’ils avaient déjà été sensibilisé aux problèmes de cette personne-là, et ils ont retrouvé près de 420 000 clips de vidéos pédopornographiques sur lesquels j’étais dessus. Et malheureusement et heureusement pour moi il avait déjà tout avoué à la police lorsqu’il s’est fait arrêté. Et donc ils sont venus frapper à ma porte, et c’est comme ça que tout s’est su.

Je n’ai pas eu du tout le soutien de ma mère à ce moment-là, bien au contraire, comme je viens de l’écrire récemment dans mon feed instagram (d’ailleurs j’ai remis tous mes textes et la fréquence est plus régulière en ce moment parce que j’avais dû supprimer tous mes textes pour changer de ligne éditoriale).

Ma mère, quand ça s’est su, m’a dit que pour elle, j’avais dû aimer ça, parce que sinon pourquoi ça aurait duré aussi longtemps.

Après la justice s’en est mêlée, mais clairement personne de cette bulle-là ne m’a prise en charge.

Est-ce qu’à ce moment-là tu as eu un soutien psychologique ? Et d’ailleurs quel âge tu avais lorsque ça s’est su ?

Ça a duré de mes 9 ans à mes 11 ans, et il me semble que je devais avoir 12 ans quand ça s’est su.

Les fréquences des viols ont commencé à diminuer parce qu’il commençait à être inquiété par la justice, ce que je comprends aujourd’hui, et finalement les visites s’estompaient.

Je suis vraiment allée loin avec lui, il m’a emmené jusqu’en Norvège, ma mère a fait une autorisation – c’est vrai que ça surprend toujours – mais elle a signé un papier pour autoriser sa fille à se rendre en Norvège accompagné d’un homme de 54 ans.

Pourquoi en Norvège ?

Ce qu’il faut savoir c’est que c’était un réseau, il n’était pas seul, j’avais rencontré d’autres personnes qui commettaient ce même type d’actes et pourquoi en Norvège, parce qu’il était norvégien.

Il parlait très peu français. On communiquait en anglais ou alors avec quelques bribes de mots en Français. Je tiens à dire aussi, ce sont des questions que j’ai eues et des retours quand j’étais petite qui m’ont profondément traumatisé qui m’ont dit « oui mais, rester aussi longtemps, t’avais le choix, même petite tu étais extravertie… »

Ou même quand j’ai relu le procès-verbal, ils nous décrivent cet homme-là et moi comme un couple, alors que j’avais seulement 9 ans et lui 54 ans.

Extrait de l’ordonnance de mise en accusation de l’agresseur.

Comme j’étais livrée à moi-même finalement, je ne pouvais pas manger à ma faim et avoir une hygiène normale.

J’ai compris que chez cet homme-là, je pouvais recevoir des soins primaires, ne serait-ce que de l’affection et de la tendresse, et c’était finalement un moyen de survie que j’ai dû utiliser pendant plus de deux ans.

Comment décrirais-tu ton agresseur ?

Je pose la question parce qu’on a tendance à percevoir ce dernier de manière très cliché (un homme crapuleux, trapu, méchant, qu’on reconnait tout de suite au coin de la rue…) alors que j’imagine que dans la réalité cette description stéréotypée est loin d’être la seule.

Est-ce qu’aujourd’hui, en le voyant, tu te serais dit ah oui ce mec-là, c’est un type horrible ?

Très bonne question, et tu parles de cliché en plus c’est parfait, parce que justement : très souvent, quand on présente un agresseur, ou les agresseurs dont on entend le plus parler à la télé, ce sont régulièrement des inconnus qui ont violé des jeunes filles au coin de la rue… Non, ce n’est pas ça (pas dans la plupart des cas).

Dans 90% des cas, l’agresseur est très proche de la famille.

C’est un parent, un frère, une sœur, parce que oui il n’y a pas que les hommes qui commettent des actes de pédophilie – c’est important aussi de le dire – et justement lui, c’est monsieur tout le monde.

Il est le monsieur qu’on a envie d’apprécier, il va rendre des services, il va savoir se rendre indispensable… Comme une araignée il va tisser une toile, et finalement représenter le sauveur.

Moi, aujourd’hui, avec mon regard d’adulte, comment je vais le décrire ?

Je vais le décrire comme quelqu’un de penaud, qui fait de la peine, pas quelqu’un qui fait peur.

Une personne qui inspire de la sympathie et de la bienveillance, pas du tout la bête affreuse que l’on peut s’imaginer. C’est quelqu’un de très intelligent, de cultivé, qui a su se rendre indispensable et pourquoi, parce que déjà il avait beaucoup d’amis, les gens l’appréciaient. Les gens l’appréciaient tellement qu’on leur confiait leur enfant.

Tout à l’heure, tu nous expliquais qu’il s’agissait d’un « réseau », de quel réseau s’agit-il ? Un réseau pédophile norvégien, français ? Ou les deux ?

C’est à travers le procès-verbal que j’ai compris que c’était un réseau, moi à titre personnel, j’ai connu un autre homme. Il faut savoir qu’en Scandinavie, dans les pays nordiques en tout cas, on met en avant les droits de la femme, il y a énormément de pédophilie et de réseaux qui se créent là-bas.

Ce qui s’est passé, c’est que lui est arrivé en France grâce à l’intermédiaire d’un ami qui vient du Danemark et les deux avaient une appétence pour les enfants et ils s’échangeaient des mails régulièrement. Et cet homme-là fournissait des médicaments, du GHB principalement, pour pouvoir nous endormir. La jeune fille qui a vécu ce traumatisme et moi subissions des actes d’agressions et de pénétrations sexuelles pendant que l’on dormait.

Voilà, il allait se fournir chez cet homme-là, et c’est même cet homme-là qui l’a mis en garde au bout d’un an, un an et demie, en lui disant attention, ça commence à se voir ta relation avec les filles, ça commence à être dangereux.

C’est comme ça que les choses, les liens se sont étiolés jusqu’à finalement ne plus arriver.

[Silence] … Merci beaucoup en tout cas de nous raconter tout ça. C’est super important d’en parler.

Au niveau de la prise en charge, es-tu allée voir des associations personnellement, ou est-ce qu’il y en a certaines que tu recommanderais sans hésiter ?

Alors, moi non, je n’ai pas été prise en charge.

C’est d’ailleurs ce que je regrette et ce que j’aimerais mettre en avant, c’est que de mon côté quand ça s’est su, je n’ai pas été prise en charge. C’est pourtant ce que j’aurais souhaité, et c’est d’ailleurs un de mes combats, à mon sens chaque victime, peu importe l’âge, l’acte, ou le degré de traumatisme vécu, devrait se faire financer un suivi psychologique, thérapeutique de qualité.

Et quand je dis ces mots, attention, je ne parle pas de psychiatrie.

Parce qu’évidemment, ok, les psychiatres sont remboursés par la sécurité sociale, mais pour en avoir vu plusieurs, à mon sens la psychiatrie n’est pas adaptée à ces traumatismes.

Je n’ai donc pas été prise en charge et j’étais aussi dans un flou total, ça a d’ailleurs été la dégringolade, je suis tombée dans l’alcoolisme, les comportements déviants avec les hommes, la boulimie, j’étais dans un schéma très autodestructeur.

Le déclencheur ça a été une rencontre, mon compagnon actuel, il m’a dit écoute, il faut que tu vois quelqu’un. Et là, j’ai commencé à entreprendre les démarches mais j’ai toujours été craintive et sauvage par rapport à ça, et finalement je suis allée moi-même tester différentes thérapies avec des psychologues, avec des techniques adaptées, etc.

C’est comme ça que j’ai réussi à avancer, à être un peu plus chaque jour dans la résilience.

Aujourd’hui, l’écriture, c’est vraiment l’une de mes meilleures thérapies. Ce que j’essaie de mettre à travers mon compte instagram, les sondages et les questions-réponses, c’est que tout le monde peut parler de manière anonyme et ça, ça fait énormément de bien.

Juste libérer la parole.

Après, trouver un exutoire. Un moyen d’expression, le sport, le dessin, n’importe quel moyen pour exprimer ce que l’on a en soi.

Par rapport à ta mère, quelles ont été les étapes pour te détacher d’elle, et de ses jugements incessants à ton égard ?

Quand ça s’est su, ma mère a eu un comportement très violent avec moi c’est-à-dire qu’elle ne me considérait plus comme un être humain.

Elle a été très très violente avec moi, elle a commencé à me frapper de plus en plus fort, elle me crachait dessus en public… elle n’avait plus aucune considération pour ma personne. Et elle avait des troubles avec les addictions, et elle n’a pas été capable de gérer sa culpabilité, elle a préféré me la faire endosser, parce qu’elle s’est rendu compte à quel point ce qu’elle avait fait et ce qu’elle avait laissé faire c’était horrible et finalement elle s’est réveillée de ses années d’absence durant lesquelles elle n’était absolument pas dans son rôle.

Ce qui s’est passé, c’est qu’elle était donc avec son compagnon qui était lui aussi très dépendant de l’alcool (donc lui aussi était nocif), puis ils se sont séparés, et une fois en instance de séparation, l’homme avec qui elle était a récupéré la garde de mon frère et de ma sœur, et moi je suis allée quelque temps chez sa famille, mais je n’avais nulle part où aller, parce que ma mère était rentrée en hôpital de jour. Puis elle m’a dit tu vas aller chez ta tante.

Ma tante que je remercie profondément qui m’a vraiment permis d’avancer. Elle m’a dit tu vas aller chez elle en vacances. Puis finalement, tu y restes.

Je suis restée là-bas chez ma tante – là-bas : Bordeaux, je suis passée de Nice à Bordeaux – et pendant longtemps j’avais besoin de ce lien avec ma mère. Je me rendais compte qu’elle était toxique et nocive, mais pendant des années j’ai cherché le lien avec elle, j’avais besoin de cette reconnaissance maternelle, d’être l’enfant de quelqu’un, que quelqu’un dise de moi que j’étais quelqu’un de bien, que l’on me donne cette confiance que je n’avais pas, jusqu’à ce que je me rende compte que c’était plus nocif qu’autre chose pour moi.

Depuis près de deux ans, j’ai réussi à faire un deuil de ma relation avec ma mère.

C’est réellement ça, j’ai fait le deuil de ma mère.

Vous n’avez donc plus aucun contact ?

Non, plus aucun contact, elle est bloquée de partout, le problème en fait c’est qu’elle ne reconnaît qu’à moitié sa culpabilité, ça c’est très difficile pour moi parce que c’est comme si je me manquais de respect encore une fois à moi-même en l’autorisant à avoir une influence sur moi, ou à lui permettre de me juger ou quoi que ce soit d’autre après tout le mal qu’elle m’a fait.

Je ne veux pas non plus qu’elle rentre dans la famille que j’ai réussi à construire aujourd’hui. J’ai fait le deuil, pour moi, elle n’existe plus, elle est à part, je ne la vois plus, c’est mieux comme ça.

Il m’a fallu du temps pour l’accepter parce que c’est dur, parce que ça reste ma mère, et surtout parce que c’est difficile de grandir sans parent, parce que forcément on va chercher des modèles chez n’importe qui et tous les modèles ne sont pas bons.

J’avais souvent ce manque, ce besoin de m’identitifier à quelqu’un…

Et voilà, aujourd’hui, c’est chose faite, le manque est comblé, je suis plutôt contente ! [rires de joie]

Ta tante finalement a pris en charge ton éducation c’est bien ça ? Est-ce que tu as pu tout lui raconter, ou alors la police l’en a informé ? Comment ta tante a-t-elle accueilli les faits ? A-t-elle su t’écouter ?

Oui !

Ma tante l’a su par ma mère, et au moment où elle a compris, elle a dit à ma mère « je veux bien venir chercher ta fille, elle vient à la maison, mais je ne veux plus te voir ». Aujourd’hui ma tante ne parle plus à ma mère, elle ne lui pardonne pas ce qu’elle a fait.

Il faut aussi savoir que dès ma naissance, en Tunisie, j’avais une relation très privilégiée avec ma tante et elle me disait souvent que quand elle m’a vu la première fois elle a eu un coup de foudre pour moi, elle a souvent fait des allers retours entre la France et la Tunisie pour venir me voir, elle a toujours été là dans ma vie, elle a été là quand j’en avais besoin, à mes 13 ans, quand je suis venue habiter chez elle.

On n’a pas forcément parler de ça, mais elle m’a appris des choses que je n’avais pas.

Quand je dis que j’étais enfermée dans une chambre, c’est réel, c’est-à-dire que j’ai déjà passé un mois et demi sans me laver, sans avoir de soins, sans me doucher. Ma tante m’a appris à me mettre à table, à manger avec des couverts, à avoir une hygiène, c’est peut-être banal, mais le fait de changer de culotte tous les jours, de se doucher, de prendre soin de soi, elle m’a appris le goût de la lecture, elle m’a appris à bien m’exprimer… Toutes ces belles choses-là.

[Parenthèse] Est-ce que tu as lu Le Consentement de Vanessa Springora ?

Non pas du tout mais je vais le noter !

De quoi ça parle ?

C’est l’histoire de Vanessa Springora, l’autrice, qui a été abusée par Matzneff alors qu’elle était mineure.

Bien sûr ce n’est pas la même histoire [NDLR et de toute façon chaque histoire est unique] C’était juste pour rebondir sur l’aspect exutoire, la lecture aussi peut aider j’imagine à mieux comprendre les rouages de ce que l’on a subi.

Oui, c’est super intéressant.

Récemment j’ai regardé un film, je ne sais pas si vous l’avez vu, Les Chatouilles, d’Andréa Bescond, et ça a été la première fois où j’ai vu qu’une personne racontait son histoire qui s’est déroulée dans un cercle familial, j’ai trouvé ce film extraordinaire.

Oui, il est top ce film. Si je te parlais du livre, c’est parce qu’elle parle aussi de la complicité de sa mère qui était témoin de cette relation avec cet homme, qui l’a même presque mise dans les pattes de son agresseur.

C’est hyper intéressant qu’on parle des femmes en effet, parce qu’on est figés dans le cliché que la femme est un être extraordinaire, presque surnaturel, bienveillant, on n’accepte pas que la femme puisse avoir des défauts, et on ne parle pas assez des filles ou des femmes qui agressent alors que c’est une réalité.

Il y a d’ailleurs énormément de femmes qui sont complices de ces actes-là pour retenir leur homme, parce qu’elles ont compris que l’homme était intéressé par la jeune fille et non par elles, et il y a aussi d’autres cas où des femmes vont privilégier leur mari, leur relation au détriment de leurs enfants, et ça a été le cas de ma mère.

Autre livre que j’ai lu récemment, qui est certainement plus connu et davantage médiatisé : la Familia Grande, tu connais ?

Ah ! Oui, tout à fait, de Kouchner !

C’est d’ailleurs ce qui a donné un souffle au mouvement #metoo inceste et ça aide énormément.

Il était temps que la parole se libère.

[Fin de Parenthèse] Pour revenir au profil de ton agresseur, et pour libérer la parole et briser les clichés justement ! Est-ce que ton agresseur était marié, avait une compagne ? Allait-il jusqu’à agresser sexuellement ses propres enfants ?

Alors, il était natif de la Norvège, il était en couple, marié, et avec sa femme ils ont eu un fils et une petite fille. Ils se sont séparés, c’est là qu’il est parti vivre à Nice avec son fils, alors âgé de 16 ans.

 Il se sont installés dans la maison juste à côté, qui était collée à la nôtre.

Quand je parlais de 420 000 vidéos tout à l’heure, ce sont des vidéos donc de moi, et d’une autre petite fille.

J’ai connu quatre ou cinq autre personnes victimes de ses agressions sexuelles.

Il y avait la fille avec qui j’étais, qui était à l’époque mon amie, qui a vécu ces traumatismes-là, mais elle a réussi à partir avant. Il y avait des jeunes filles aussi, qui, lorsqu’on est partis en Norvège, j’ai compris qu’il se passait quelque chose parce qu’il allait souvent « aider leur famille » parce que les parents étaient sourds-muets etc.

Moi, pendant ce temps-là, j’allais souvent dans une maison où il y avait une jeune fille, qui s’appelait Matilda, et en parlant avec elle, même si on ne parlait pas la même langue, j’ai compris qu’elle avait vécu ça.

Par la suite dans le procès, ça a aussi été dit.

Aussi, je me rappellerai toujours la photo d’un petit garçon métisse qui était sur son bureau. J’ai compris à travers ces photos que lui aussi avait vécu ces actes atroces.

Es-tu restée en contact avec cette amie ? As-tu revu Matilda, et / ou ce petit garçon ? As-tu renoué contact bien plus tard ?

La jeune fille française avec qui j’étais amie, j’ai essayé de lui reparler récemment

 Et c’est là qu’on voit que finalement, on vit tous des traumatismes et on les gère tous différemment, parce qu’elle, elle est dans une forme de déni.

Elle a été beaucoup plus impactée, ça a généré énormément de névroses chez elle.

J’ai essayé de lui reparler mais pour elle c’était trop violent, trop traumatisant, on a eu un échange assez bref et assez superficiel, elle n’a pas voulu parler avec moi. Pour elle c’était trop, et ça je le respecte tout à fait. Mais donc, non, il n’y a pas eu de lien particulier ensuite.

Tu nous parles d’agressions sexuelles, était-il également violent physiquement ? Est-ce qu’il vous frappait ?

Non justement, comme je disais tout à l’heure, ce serait effectivement un autre cliché à briser puisque non il ne faisait pas peur du tout, il parlait tout doucement, il avait l’air un petit peu penaud. Il exerçait une menace en me disant qu’il allait tout dire à ma mère, il y a eu une seule fois où il m’a insulté en anglais parce que j’ai refusé un rapport sexuel dans une voiture, je ne voulais pas qu’il me touche.

Sinon la plupart du temps, dans sa maison, alors que son fils y vivait, on avait une chambre « à nous », il nous achetait des vêtements, parce qu’il avait beaucoup d’argent, j’avais un collier serti de diamants avec la première lettre de mon prénom… On était pourries gâtées en fait.

Moi je ne voyais qu’une chose, quelqu’un qui subvenait à mes besoins.

C’était quelqu’un qui nous achetait continuellement, et lorsqu’il y avait un refus la menace c’était soit « tu ne m’aimes pas » ou alors « je vais le dire à tes parents ».

C’était de la violence psychologique, avec un lien de subordination. Il avait un ascendant sur moi, et il savait que je n’avais nulle part où aller.

Est-ce qu’à ce moment-là, tu savais que c’était un agresseur ? Avais-tu abordé la question de l’éducation sexuelle avec ta mère ou d’autres adultes, des professeurs ?

Je n’ai jamais abordé ça avec ma mère, en revanche j’avais conscience que c’était mal, j’avais l’impression que c’était de ma faute, que j’allais le chercher et que j’étais quelqu’un de seule, pour moi c’était forcément moi la coupable.

Je pensais que c’était moi qui avais fait une grosse bêtise, que c’était extrêmement grave mais je savais très bien du haut de mes neuf ans, que j’étais obligée de me mettre dans cette situation-là pour pouvoir fuir la violence qu’il y avait au sein de mon foyer, avec ces personnes complètement droguées, shootées dans une autre réalité.

J’essayais de me déconnecter de ce schéma-là pour tomber dans un autre schéma, où finalement j’agissais un peu comme la petite adulte, « OK, donc pour survivre il faut que je fasse ça », je répondais à ses avances, je savais très bien ce qu’il fallait faire, il m’a vraiment…

Ce qui est vraiment étrange avec lequel j’ai beaucoup de mal avec ma sexualité, c’est qu’il m’a éduqué sexuellement où dans le sens c’est avec lui que j’ai appris à faire des fellations, comment faire des strip-teases, comment satisfaire un homme, il y a vraiment une éducation, il a donné des cours hein, il y avait des journées où il donnait des cours : qu’est-ce qu’il fallait faire, comment te comporter, il m’habillait avec les vêtements qu’il lui plaisait…

Tout ça, ça a été très difficile.

[Silence] C’est dur de trouver les mots ! On a envie de dire désolée que tu aies vécu ça, on aurait voulu que ça ne t’arrive jamais…

C’est extra déjà d’accueillir ce que je vous raconte, si j’étais à votre place, j’aurais envie de rentrer dans l’ordinateur ! Déjà un grand merci, vous restez là, vous restez calmes, c’est pas évident de recevoir tout ça. Merci infiniment de me donner la parole parce que moi aujourd’hui c’est que j’ai envie de faire c’est d’insuffler un nouveau souffle, un nouvel élan, je veux pas de pitié ou quoi que ce soit, je suis là OK, c’est arrivé, on va se battre.

Surtout, je veux déculpabiliser les victimes par rapport aux comportement que ça génère, dire en aucun cas ce n’est de votre faute, on est ensemble : plus jamais silencieuses, ensemble, on est plus fortes.

Résilience. Le maître mot !

Résilience tout à fait !

Aujourd’hui, tu es maman ? Est-ce que tout va pour le mieux maintenant ?

Oui, je suis maman d’une petite fille qui va bientôt avoir neuf ans.

Je l’ai eue très très jeune, à l’âge de 17 ans suite à un déni de grossesse. Non ça a été difficile, comme un spasme à mes engagements, parce qu’il y a un tabou autour de la maternité de « oh la la, c’est le coup de foudre, c’est génial, tout va bien », on parle aussi du baby blues, un nom bien joli pour décrire des sentiments qui sont totalement différents.

Non clairement, je le dis, ça n’a pas été le coup de foudre, j’ai accouché, quand je l’ai su j’en étais à cinq mois et demi, j’ai mis près d’un an, un an et demi, à comprendre que j’étais mère, à l’appréhender, à l’apprivoiser, et à l’aimer tout simplement.

Au début, j’étais un peu la maman mécanique, je faisais tout ce qu’il fallait faire, ce qui était écrit dans les livres, ce qu’on m’avait dit « oui il faut allaiter parce que si tu n’allaites pas tu vas ressentir de la culpabilité etc » donc j’allaitais etc. je suivais tous les conseils adaptés, j’ai vraiment mis du temps à apprendre à être mère, et j’apprends encore à l’être. C’est pas évident, parfois j’ai tendance à transposer ce que moi j’ai pu ressentir sur elle, donc je suis aussi très parano, j’ai peur de lui transmettre ce que j’ai vécu, ce n’est pas la relation la plus épanouie de l’univers mais je fais de mon mieux.  Je pense que c’est le principal, je fais de mon mieux, je ne suis pas parfaite loin de là, je fais plein d’erreurs tout le temps, mais je fais de mon mieux pour la protéger et aujourd’hui je l’aime !

Je l’aime, c’est ma fille. Et ça, c’est bien de pouvoir le dire, mais aussi de pouvoir le ressentir.

C’est très courageux de ta part, déjà d’avoir souhaité la garder c’est bien le signe qu’il y avait dès le départ un amour très fort, une envie de transmettre, malgré ton déni de grossesse j’imagine, est-ce qu’à un moment donné, avant ton accouchement tu t’es posée des questions, notamment liées à une éventuelle adoption ?

Ah oui ! Bien sûr.

Très honnêtement, si je l’avais su avant d’en être à cinq mois et demie, j’aurai tout fait pour avorter. Je me suis renseignée, j’ai appelé des centres, etc. Il n’y avait qu’aux Pays-Bas d’ailleurs où j’avais la possibilité d’avorter à cinq mois de grossesse, cependant je n’avais pas les moyens nécessaires….

C’est peut-être horrible ce que je vais dire mais j’aurai préféré interrompre ma grossesse plutôt qu’une autre personne que moi s’occupe de mon enfant.

Je n’aurai pas pu vivre avec l’idée que je ne connais pas mon enfant, qu’il grandit, alors que c’est mon être, c’est la chair de ma chair, j’aurai pas pu vivre avec ça.

C’est peut-être égoïste, parce que j’étais à la rue à ce moment-là, je n’avais pas du tout les moyens nécessaires pour élever un enfant correctement mais je ne voulais pas que ce soit une autre personne qui ait cette responsabilité-là.

Pour moi, c’était hors de question de ne pas connaître mon enfant.

Et en même temps, je reconnais que c’est un choix égoïste, parce qu’elle a grandi dans des conditions qui étaient très compliquées. J’ai vécu pendant deux ans dans un foyer maternel et les foyers maternels malheureusement…

Heureusement que ça existe, mais disons que ce n’est pas ça, on a vécu dans un 15 mètres carrés pendant plus de deux ans et demie, on dormait dans un lit une place, dans des conditions très précaires, moi j’étais totalement à ce moment-là dans l’autodestruction, elle a vu beaucoup de mes comportements nocifs et auto-destructeurs, voilà.

J’ai grandi avec elle, donc forcément elle a aussi une éponge émotionnelle, elle a ressenti tout ce que j’ai pu vivre. Aujourd’hui je m’en rends compte, ce n’est pas comme les autres enfants, elle a certaines réactions, je me dis en même temps ce n’est pas grave, moi j’ai vécu ça, ça m’a rendu plus fortes aujourd’hui, je ferai de mon mieux, on va grandir ensemble et petit à petit j’arrive à lui redonner vraiment sa place d’enfant que je n’ai pas très bien su lui donner quand elle était petite, et moi devenir vraiment parent.

Est-ce que tu as parlé à ta fille de ce qu’il t’est arrivé ? 

Elle est encore très jeune, je ne voudrais pas qu’elle ait peur des hommes et qu’elle porte ma culpabilité et mon fardeau. Même si je suis très parano, qu’elle ne va pas chez des copines, que je suis très protectrice parce que j’ai trop peur et que je pourrai pas survivre à ça parce que s’il arrive la même chose à mon enfant pour moi j’aurai reproduit le schéma et tout raté.

Elle est encore jeune, je n’ai pas envie de lui donner mes peurs. C’est peut-être quelque chose que je partagerai avec elle sous forme d’écrit, parce que c’est vrai que j’aimerai beaucoup écrire un livre.

Peut-être lui donner mon histoire…

Mais je tiens à ce qu’il y ait une certaine forme de pudeur entre elle et moi, qu’il y ait mon histoire d’un côté, de l’autre mon enfant. Je tiens aussi à mon intimité, et je tiens à la préserver en posant une barrière, afin qu’elle ne se responsabilise pas de ce que moi j’ai vécu. Malheureusement, c’est ce qu’elle a fait par moment quand je n’étais pas bien, elle essayait de me consoler, elle a vu des choses qu’elle n’aurait pas du voir lorsque moi-même j’étais trop jeune pour lui donner sa place d’enfant. Donc aujourd’hui, j’essaie de la préserver au maximum.

En revanche, j’essaie de lui donner des valeurs, de lui donner certaines choses, je n’ai pas toujours les bons mots mais j’essaie.

À propos d’éducation, que penses-tu de notre système actuel, en France, quelles améliorations souhaiterais-tu voir ? Est-ce que tu es plutôt positive, optimiste par rapport à l’avenir de l’éducation française ? Qu’est-ce que tu aurais envie de transmettre ?

Quand je regarde la société actuelle, je vois une hypersexualisation de la société et notamment des jeunes enfants. Il y a une forme d’hypocrisie, on transmet des messages du type « oui, il faut bien te protéger, etc. » et à côté de ça on met en avant des modèles qui ne sont absolument pas féministes.

Or, ce sont ces modèles que l’on va transmettre aux enfants, et c’est là où je ressens une certaine forme de colère.

Pour moi, l’école d’aujourd’hui n’assume plus ce rôle-là. Et en même temps, j’ai envie de dire c’est normal, logique !

Aujourd’hui les professeurs ne sont pas assez payés, on ne met pas assez en valeur leur travail,  ils ne travaillent pas dans des conditions optimales, à partir de là on comprend qu’ils se découragent. On a totalement déconstruit les codes de l’éducation.

Je pense aussi que c’est surtout aux parents de se responsabiliser, de donner des valeurs positives à leurs enfants, de les éduquer, de les protéger, de leur dire « voilà, si tu as envie de faire ça, retiens bien que c’est ton corps, c’est toi qui choisis etc. ». Ce qui serait super ce serait de faire plus de prévention dans les écoles…

Quand je dis tout ça, j’ai conscience de ne pas être un modèle d’éducation, je fais de mon mieux. Je ne suis pas la maman qui va emmener son gamin à l’école Montessori ou qui va faire des jeux toute la journée.

On te rassure, il n’y a pas de mode d’emploi ! [rires]

C’est clair !

Il n’y a pas de mode d’emploi, je ne suis pas toujours en train de m’extasier ou de m’émerveiller devant ma fille, toutefois ce que j’estime important c’est le dialogue, faire en sorte que les enfants restent des enfants, les protéger au maximum de la télé, des réseaux sociaux, d’essayer d’arrêter de vouloir les faire grandir trop vite.

J’aimerai éclaircir un point, par rapport à la justice : ton agresseur a-t-il été jugé, condamné ?

Oui, comme c’était un crime, ça s’est passé aux Assises…

D’ailleurs, ce que je reproche justement à la Justice, c’est qu’elle est à deux vitesses. Souvent, ça met énormément de temps, etc. J’ai eu de la chance, malheureusement pour les victimes actuelles peut-être qu’elles en ont moins, mais dans mon cas ça s’est passé très vite.

Il y a eu les faits, même pas un mois après, le procès a eu lieu. Alors que souvent, ça peut s’étaler sur des années de procédures…

Je vais faire une petite parenthèse, moi, quand ça s’est su, je suis partie à la gendarmerie. Là, je suis arrivée dans une salle très froide, il y avait des murs gris, un caméscope devant moi et on m’a posé des questions, et notamment celle-ci « alors, qu’est-ce qu’il a fait avec son sexe dans ta bouche ? »

Je n’ai rien su dire.

Pour moi c’était traumatisant, j’avais honte, j’étais dans une salle très froide, avec des adultes face à moi. Déjà, je pensais que c’était de ma faute alors… Je me suis effondrée.

Je me suis enfermée ensuite dans un mutisme, et je n’ai plus rien dit.

Heureusement qu’il a avoué, et qu’il y avait des vidéos où l’on voyait clairement tout ce qu’il avait fait, parce que moi je ne pouvais pas dire ces choses-là, à 12 ans, des choses « sales » en fait dont je me sentais coupable. Avec du recul, je me dis qu’il y a vraiment un travail de prise en charge à faire.

Pour revenir au procès, il a duré plus d’une semaine et demie, il y avait des jurés, il y avait des pièces à conviction, j’ai dû m’exprimer à la barre. J’ai juste dit que c’est bon, la page était tournée. En réalité, j’aurai aimé dire « oui, vous vous intéressez à la personne qui m’a fait du mal, mais ma mère aussi m’a laissé aller chez lui, a été très violente, aujourd’hui ma mère me frappe tous les jours et elle me crache dessus parce que moi je suis sale. »

J’aurai voulu dire ça.

L’agresseur l’a dit lui-même au procès, il a dit « oui, mais en même temps sa mère était très violente avec elle ». Je regrette que la justice ne s’en soit pas mêlé, on ne s’est pas posé la question « tiens, mais c’est pas normal qu’une maman laisse son enfant avec un adulte de 54 ans pendant plus de deux ans. » Il venait me chercher à l’école, je suis partie en vacances avec lui, c’est allé très loin.

Bref.

Il a pris 20 ans, et finalement, il n’a fait que 14 ans (pour mon affaire).

J’ai reçu 45 000 euros de dommages et intérêts que je n’ai pas touché, que ma mère m’a encaissé et que ma mère me doit.

J’ai reçu, il y a deux ans et demie, une lettre écrite en anglais, très froide, sur un papier blanc, avec écrit « Votre agresseur a été libéré pour remise de peine ».

C’est-à-dire qu’on met des dispositifs en place pour les agresseurs, on lui a permis de faire sa peine en Norvège, et plus en France, parce qu’il avait de la famille en Norvège et que c’était mieux pour la réinsertion, ok, très bien, et moi on ne m’a pas prévenu, il n’y avait personne pour m’accompagner, pour m’aider, c’est d’ailleurs pour ça que ma mère a touché les dommages et intérêts, et on te dit comme ça : « votre agresseur est libéré ».

Ah oui… Il y a du boulot en France.

Oui !

D’ailleurs, quand on va porter plainte, la prise en charge semble souvent délicate, voire inexistante.

C’est sûr, la prise en charge elle n’est pas là ! C’est vrai qu’ils essaient de créer de plus en plus de formations, de dispositifs pour effectivement leur donner des techniques, quelles questions à poser, comment faire, comment déceler un enfant qui est victime, qui dit vrai, qui dit faux, ils essaient avec les enfants de faire ça avec des poupées, mais bon, c’est toujours glauque ce décor, malaisant.

Ce serait mieux de parler à l’enfant dans son cadre à lui, et pas le faire sortir d’un endroit pour dire des choses très dures. Peut-être lui parler dans un cadre familier, sécurisant, pas dans un cadre austère devant un caméscope placé devant les yeux comme ça où on te dit OK, je vais appuyer sur REC, je vais poser des questions, et tu vas répondre.

Ce qui m’a interpellé aussi, ce sont les mères autour, quand il venait te chercher à l’école : en général il y a toujours plein de mamans, plein de papas, de nounous, etc. Personne ne s’est dit tiens, c’est qui ce mec de 54 ans ? Et même l’école, les intervenants, personne n’est intervenu ?

Je suis entièrement d’accord avec vous, c’est interpellant et c’est pour ça aussi qu’aujourd’hui je suis révoltée parce que non, personne ne s’est posée la question « qu’est-ce que cette gamine fait avec ce vieux monsieur ? »

Parce qu’on était très souvent ensemble, j’étais très souvent dans sa voiture, il m’amenait à l’école, il m’avait acheté des sacs pour l’école, c’est même lui… Parce que m’a mère m’avait abandonné très clairement, un jour je me suis blessée en faisant du roller, je suis rentrée dans une voiture et j’ai eu une double fracture.

Quand je suis allée voir ma mère, elle ne m’a pas cru elle m’a dit non tu n’as rien etc. alors que je souffrais le martyre. Un soir, je suis sortie de chez moi, parce que j’avais peur de ma mère et des répercussions, à 23h30 je suis allée toquée chez ce monsieur-là en demandant s’il te plaît, fais quelque chose, j’ai passé la nuit chez lui, ma mère ne s’est pas inquiétée outre mesure que je découche à 10 ans, et c’est lui qui m’a envoyé à l’hôpital pour une double fracture.

Autre détail : on doit remplir des dossiers à l’hôpital ! Quel est votre rapport avec l’enfant, etc. Je me dis aujourd’hui, pourquoi personne ne s’est intéressé à moi en fait ? Et au-delà de ça, j’avais une hygiène déplorable, j’avais une tête à poux, j’étais harcelée et moquée par tous les enfants parce que j’étais sale, je sentais mauvais… Je n’avais pas d’hygiène, je mettais des vêtements sales, je ne mangeais pas à ma faim, j’étais toute maigre, personne ne s’est posé la question.

Parfois, les gens n’ont pas envie de voir la réalité. Parce que c’est trop dur à affronter, parce que ça demanderait de faire un effort, ils n’ont pas voulu voir ça. Alors que moi j’étais juste, comme disait ma mère, la cassos, la source de problèmes.

Ce qui n’est pas le cas aujourd’hui, et qui ne l’était pas à l’époque, c’est fou aussi de voir qu’aujourd’hui tu es pleine de vie, tu es courageuse, on est admiratives !

Oui il y a vraiment eu une transition et heureusement !

Ce que je me demande, c’est s’il a dû peut-être se faire passer pour ton tuteur, raconter des histoires sur ta famille, se faire passer encore une fois pour ton sauveur auprès de toutes ces personnes qui ne sont pas intervenues ?

Même pas !

Parce que personne ne lui parlait en fait. Ma mère a fait un mot dans mon carnet pour dire que ce monsieur-là pouvait venir me chercher mais personne ne lui parlait. On me voyait avec lui tout le temps, mais rien. Et puis c’est vrai qu’il y avait aussi la barrière de la langue. Mais personne ne s’est intéressé, personne ne s’est dit qu’est-ce qu’il est pour elle ? Qu’est-ce qu’il représente ?

Je vois… On arrive à la fin de nos questions, est-ce que tu veux ajouter quelque chose ?

J’aimerais bien oui.

On parle beaucoup des victimes, et c’est très bien, il faut en parler. Mais j’ai l’impression qu’il y a une forme d’hypocrisie dans le sens où on parle des actes sexuels mais on parle pas assez des agresseurs.

Il est l’heure d’accepter que dans nos sociétés : ÇA EXISTE.

Ils sont là. Ce serait bien de faire des campagnes de sensibilitation contre la pédophilie, mettre plus en avant l’accès aux soins, et la prévention pour les personnes qui ont ces envies de commettre ces actes-là.

Il y a eu le dispositif STOP qui a été mis en place, avec un lancement de campagne téléphonique officiel d’orientation et de prévention des personnes pédophiles qui a été fait par Adrien Taquet, le Secrétaire d’État chargé à l’espace des enfants et des familles, ce serait bien qu’on mette ça en place de plus en plus. À la base ils se sont inspirés du modèle allemand, il y a beaucoup de personnes qui appellent, c’est très bien parce que ça existe, OK c’est là.

On parle des violences conjugales, des maris qui battent leur femme, on a mis des dispositifs pour eux, on en parle plus librement, il y a eu des campagnes publicitaires et digitales, etc.

Je pense qu’il faut multiplier ces dispositifs, que les enfants sachent que ça existe, qu’est-ce que c’est, que ce soit plus mis en avant et qu’ils sachent aussi ce qu’il faut faire, ce qu’il faut dire dans ces cas-là.

Il faut arrêter tout ce mysticisme autour du pédophile, ce n’est pas un monstre qui n’existe pas, c’est dans notre société, il y en a énormément, il faut les voir, il faut enlever le voile posé sur la pédophilie, on doit faire de la prévention, on ne peut pas s’occuper que des victimes.

Il faut aussi s’occuper des agresseurs, de mettre des choses en place, de faire de la prévention là-dessus.

C’est très intéressant ce que tu dis, tout à l’heure d’ailleurs tu parlais d’hypersexualisation de la société, beaucoup de gens justement n’ouvrent pas les yeux sur le fait que l’on construit des monstres.

Je suis totalement d’accord avec toi, d’ailleurs Adèle Haenel lors de son intervention chez Médiapart l’avait dit je crois pour la première fois, les agresseurs ne sont pas des montres, ils existent dans la vraie vie, dans nos cercles familiaux, proches, et la prévention est essentielle.

Tout à fait, ce serait bien aussi de décrire clairement ce qu’est la pédophilie, ce n’est pas une maladie, c’est la conséquence d’un traumatisme dans l’enfance.

On appelle ça le surmoi et le moi. Dans les premières années de l’enfant, l’enfant va réagir uniquement à ses pulsions. Il a envie de faire quelque chose, il va le faire, il va pas se poser la question du surmoi, qui va filtrer, permettre qu’il intègre ce qu’il faut faire ou ne pas faire.

La personne qui éprouve une attirance pour les enfants n’a pas eu ce filtre-là, il y a eu un dérèglement dans son enfance, ce qui fait que lui, il va répondre à ses pulsions primaires et pour les réprimander ça va être énormément de souffrances pour eux. Ils n’ont pas cette notion-là, ces limites nécessaires. Ils savent que ce qu’ils font est mal, mais le dérèglement est survenu dans leur enfance.

Il faut savoir expliquer ça, donner la définition claire et concrète, prévenir nos enfants, et arrêter de mettre des modèles de jeunes filles… Je pense à un clip, notamment le clip de Britney Spears, Baby one more time, la nana elle est en mini-jupe avec un décolleté avec des paroles très suggestives, et pourtant elle était très jeune.

Aux États-Unis en effet, cette hypersexualisation est ultra présente, et vu que tout ce qui est américain inspire un maximum de pays occidentaux…

Ton exemple me fait penser aussi à la série Stranger Things, l’actrice principale, qui est très jeune, se retrouve dans tous les magazines, à la télé, on dirait presqu’une femme de 25 ans alors que c’est une jeune fille de 13 ou 14 ans.

Bien sûr ! Et d’ailleurs j’ai vu qu’elle apparaissait dans le classement des femmes les plus sexy. Allô, ce n’est pas une femme. Elle est mineure. C’est une enfant.

Je pense aussi au film Léon avec Natalie Portman, elle aussi a été hypersexualisée…

On met ces exemples sur le devant de la scène parce qu’il y a une forme d’innocence qui fait fantasmer. Faut arrêter ça…

Bon après la pédophilie, c’est pas né d’hier, ça existe depuis la nuit des temps, il y a eu des tas d’orgies romaines avec des enfants, c’est quelque chose qui est inhérent à l’Homme malheureusement, mais il faut arrêter de nourrir ces pulsions-là.

Par exemple, je pense à Léa Elui, une française sur TikTok qui fait des danses très sexy et qui a des millions d’abonnés, le problème, c’est que ce sont des gamines de 13 ans qui la regardent.

Le truc c’est que quand tu la vois déjà, tu ne vois pas un pèt’ de poil qui dépasse, tout est parfait etc. donc les filles qui regardent on va se dire pourquoi moi je suis pas comme ça etc. et en plus de ça, ça envoie une image faussée de la réalité, une image très sexualisée, le corps est objectisé.

En parlant d’âge, que penses-tu du débat récent sur l’âge légal de consentement ?

En effet le nouveau seuil de consentement répond à plusieurs affaires qui ont choqué, le fait de passer de 13 ans à 15 ans je trouve ça très important, cependant là où ça ne rentre pas en considération c’est lorsque c’est un adulte de 15 ans avec une personne beaucoup plus ÂGÉE que lui et qui n’a pas forcément d’ascendant sur lui…

Est-ce que l’on qualifie ça comme une atteinte sexuelle ou un viol ?

J’ai du mal aussi avec le fait de différencier une atteinte sexuelle d’une agression sexuelle et d’un viol alors que dans tous les cas la personne a été violée dans son intimité donc ce qui me pose le plus de problème c’est la hiérarchie des violences.

Les lois ne sont pas adaptées à chaque type de situation.

Merci pour ton témoignage Syrine !

Merci à vous les filles, j’ai été ravie de pouvoir m’exprimer.

La question de la fin ! On s’apprête à lancer nos podcasts… Est-ce que ça t’intéresse ?

Oui à fond !

Alors à bientôt pour un podcast 😉

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